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HISTOIRE

DE

FLORENCE

LIVRE IV

CHAPITRE PREMIER

LE GOUVERNEMENT DES GIBELINS

1261-1«66

Guerre des gibelins de Florence contre Lacques et les guelfes réfugiés (1261). Négociation des guelfes avec Gonradin. Atermoiements de la cour d'Aile- magne. TentatÎTe des guelfes pour rentrer à Florence (26 septembre 1262). Occupation et abandon de Signa. Campagne des gibelins dans le val d'Arno inférieur (printemps de 1263). Traité avec Lucques. Expulsion des guelfes. Ils se retirent à Bologne. Ils se font mercenaires à Modène et à Reggio (1264). -^ Ils se relèvent progressivement. Manfred noue contre eux des alliances. Négociations du saint-sicge pour lui susciter un rival. Charles d* Anjou. Lenteur de la négociation. Clément IV en hâte la fin (1265). Ses emprunts aux banquiers toscans. Armée de Charles. Ar- rivée de Charles i Rome (mai 1265). Il jure le traité (29 mai). ^ou- velles négociations financières. Accueil fait à l'armée française en Italie. Sa marche vers Rome. Elle est grossie des guelfes toscans. Agitation et combats en Toscane. Manfred cherche un accommodement. Bataille de Bé- névent (26 février 1266). Défaite et mort de Manfred. Jugement des Italiens à son égard.

Quoique la dominalion gibeline fût matériellement établie à Florence, les courages y étaient encore frémis- sants. Il ne fallut guère moins d'une année à Guido No-

mST. DE FLOBOIGI. H. i

â GUERRE DES GIBELINS DE FLORENCE (An. 1261)

vello pour les calmer ou les réduire, en leur faisant sen- tir, par Tappareil de sa puissance, Tinanité de toute ré- bellion. C'est seulement en septembre 1261 qu'il se crut en mesure de traiter la province comme la ville, d'y sou- mettre les pacifiques et d'y forcer au départ les belliqueux. Oter à ceux-ci ce voisin refuge de Lucques ils répa- raient leurs forces et préparaient leur revanche, c'était en somme accomplir du même coup les deux parties de cette tâche, caries tièdes cessent d'être à craindre, dès qu'on écarte d'eux ce qui les pourrait échauffer. C'est donc contre Lucques que Guido Novello entreprit de faire cam- pagne. Aux mille cavaliers allemands dont il disposait, il joignit deux mille cavaliers toscans, et « une grande foule de peuple », composant les milices à pied^ Ayant enlevé sans peine aux Lucquois Castelfranco et Santa Croce', il crut, dans son impéritie militaire, que l'ex- pédition ne serait qu'une promenade. Santa Maria a Monte' le détrompa cruellement : trois mois elle le retint au pied de ses modestes murailles. La famine seule lui ouvrit les portes; encore dut-il acheter la soumission d'une poignée d'hommes exténués, en garantissant toute sécurité aux personnes et aux biens. Plus graves encore furent les difficultés devant Fucecchio*. La fleur du parti

i E popolo grandissimo (Villani, VI, 83). C'est ainsi, dVdinaire, sans prendre la peine de les compter et d*en donner le nombre, que les chroni- queurs parlent des hommes de pied.

* Castelfranco di sotto, val d*Amo inférieur, rive droite de TArno, vica- riat de Fucecchio, évèché de Lucques. Santa Croce même pays, patrie de Lami (Repetli, I, 545, V, 157).

' Val d'Âmo inférieur, à trois milles ouest de Castelfranco (Repetti, lU,

71).

^ Montecalvoli, à 4 milles ouest de Castelfranco en face de Pontedera, et Pozzo à un mille de Santa Maria a Monte (Repetti^ Ul, 330, IV, 630) se

(An. lS6i) CONTRE LDCQUES ET LES GUELFES. 5

guelfe s'y était jetée, pour prévenir la chute de ce boule- vard avancé. Les pluies de décembre avaient rendu im- praticables les alentours, en tout temps marécageux. Un siège d'hiver n'étant point à tenter, Guido Novello n'es- péra plus qu'en un prompt et hardi coup de main. Il fit appel à tout ce que Florence, Pise, Sienne, Pisfoia et les autres villes de son parti avaient de gibelins disponibles ^ ; mais, après un mois d'inutiles escarmouches, il dut re- brousser chemin'. Jusqu'au printemps, il se voyait con- damnée l'inaction, triste début pour le hobereau inca- pable, dont l'aveugle caprice de la fortune avait fait un comte palatin, un capitaine, et le départ de Giordano un vicaire général du roi en Toscane'.

Cette saison de répit ne fut point perdue pour les guel- fes. Ils reprirent auprès de Conradin la négociation ouverte en 1259. Étrange au premier abord, elle était logique et néci'ssaire. Les avances deManfred repoussées, il ne restait plus qu'à se tourner vers son rival. Il fallait aux vaincus des forces et un chef. Richard de Cornouail- les s'était dérobé au périlleux honneur de l'être. En vain on l'avait convié à une entreprise contre « l'ancien prince de Tarente» : il n'avait aucun goût, disait-il, à conqué- rir le royaume de la lune*. Il préférait faire le généreux en ledonnantà autrui. A l'investiture du duché de Souabe

rendirent après la chute de cette dernière ^lace, mais elles n*avaiont pas d*importance.

* E furoiio alla detta cotnpagnia Pisani e Sancsî c Fiorentini ghibellini e Pistolesi e altre terre assai (Simone délia Tosa, i'iCI, p. 199).

« Villani, VI, 83. Stefani, H, 127. Paolino, U, 26. Ammirato, 1. II, 1. 1, p. 126.

' In Tuscia comitis palatini, nunc regii in Tuscia Ticarii generalis (Ca- leffo vecchiOy p. 465 v*. Doc. du 16 octobre 1264).

^ Idem est ac si quis diceret : Vende Tel do tibi lunam, ascende et ap- prrhcnde eam (Matth. Paris, 864, cité par Saint-Priest, I, 243).

4 NÉGOCIATIONS DES GUELFES (An. 1261

et des terres d'empire qu'il conférait à Conradin, pour gagner des partisans parmi ceux des Hohenstaufen , il joignait avec une libéralité facile le titre de roi de Sicile et de Jérusalem *. Ce n'était qu'un mot, mais ce mot rat- tachait Conradin à l'Italie, justifiait la précédente am- bassade des guelfes, en autorisait de nouvelles. Resserrées jadis comme dans un étau par la formidable puissance qu'exerçait au nord et au midi Frédéric IF , Rome et la Toscane portaient avec moins de crainte leurs regards vers la lointaine Allemagne, depuis que l'étau , violem- ment brisé par l'usurpation, ne pouvait plus les écra- ser.

A peine établis à Lucques, Guido Guerra, capitaine des fugitifs, et leurpotestal Maghinardo, comte de Pani- cote> avaient donc envoyé à Conradin Guido Altoviti de Florence, « syndic et ambassadeur des guelfes, dont les paroles avaient du poids et les actes de la maturité. » Deux autres Florentins et deux Lucquois l'accom- pagnaient'. Reçu par Louis, comte palatin du Rhin et duc de Davière, oncle et tuteur du jeune roi, Altoviti lui exprima l'ardent désir d'une alliance qui amènerait en

» Janvier 1257. Cherrict, m, 80.

* Pe** nobilem et prudentem virum concivem Testrum dominum Guido- iiem Altoviti de Florentia, sindicum et arnbasiatorem Testiiim, verbis qui- dem pondère non carentibus et gcstibus maturitatem persone sue deccnti- bus (Lih. mult, epist. Responsiva ad precedentem, ap. Cberrier, III, 511, Append.). Selon Villani suivi par Aminirato, il y aurait eu deux ambassa- deurs, Bonaccorso Bellincioni des Adimari et Simone Donati. Peut-être fu- rent-ils envoyés ultérieurement. Selon Mazzarosa (I, 101), les Lucquois au- raient aussi envoyé deux ambassadeurs. Quant à la date de Tambassade, elle n'est pas clairement donnée par le ms. (actum apud Illuminestri anno Domini MGCdm (sic) viii ydus niaij), mais elle résulte des paroles de Villani. Au 1. VII, cb. 83, il est en 1261 , et au ch. 85 en 1262 (Panno ap- presso). Donc au ch. 84 consacré à Tambassade, quand il dit c in questi tenipi , » il parle de 1 261 .

(Ar. 1261) AYlilG GONAÂDIN. 5

Italie Gonradin ou un délégué de sa couronne, c< apte et sufGsant^ o. Dans les lettres qui furent mises sous les )euxdece prince, les guelfes, ces éternels adversaires de l'Àlleniagne , se disaient humblement sujets du chef (le l'Allemagne, « habitants de son royaume, torturés par rinique tyrannie de Manfred, prince de Tarente*, » et ils déclaraient ne faire qu'un avec le vaillant peuple de Flo- rence '. « Quoique la témérité des ennemis , écrivaient- ils, persiste dans ses pervers et cruels desseins, leurs forces déjà presque épuisées seront bientôt réduites à néant, car le saint-père nous a pris ouvertement, ainsi que les Lucquois, sous sa protection puissante. Il a en- serré Manfred, les Siennois, les gibelins et tous leurs fauteurs dans les pénibles liens de l'excommunication, il a soulevé contre eux la Marche, le duché (de Spolète), le jardin de saint Pierre. Il nous a envoyé en qualité de légat son chapelain, le révérend P. Dom Guala deVer- ceil, pour nous venir en aide jusqu'à la confusion finale des ennemis. Les guelfes d'Arezzo, nos alliés et nos frères, tiennent toujours leur ville dans votre obéissance et ont chassé leurs gibelins. Les cités de Romagne , beaucoup de terres, de princes, de barons en Toscane, tiennent pour nous. Les Lucquois mettent leur puissance à notre dispo- sition. C'est pourquoi nous supplions Votre Sérénité, en

1 In quantum inhiantibus et ardentibuB devotionis vestre desidcriis nos- trum felicem adTentum ad partes Italie vel alterius ydonei et sufflcientis Icgati nostri per omnia laudabili proposito prcstolantes, adnecti et uniri nobis indissolubili fédère cupiatis (Responsiva, etc., ap. Gberrier, III, 511, Appcnd ).

* YestrU regnicolis, iniqua Manfridi principis Tarentini tyranide cru- ciatis {lÀh. mult, epitt. Pars Guelfi tcribit^ etc., ap. Gberrier, III, 509, Àppend.).

' Nos et strenuum populum Florentie, euro quo unnm et idem sumus (/Wd.,p. 509).

6 PROMESSES DE œNRADIN. (An. 1261)

qui réside tout notre espoir, devenir en Italie broyer l'in- solence de vos détracteurs et reconquérir votre royaume. Quand on saura bien que vous êtes envie, sans grave effort de combat, vos ennemis fuiront de devant votre face, la multitude de vos fidèles se jettera à vos pieds, tout suc- cédera selon vos vœux, et jamais, en aucun temps, notre puissance ne vous fera défaut*. »

Dans ce langage sans dignité pullulaient les assertions aventureuses. En fait, la résistance d'Arezzo, dont on pouvait prévoir le terme*, était de peu de secours, le sou- lèvement des villes au dehors de peu de réalité, l'appui du pape de peu d'avantage, et les efforls des guelfes flo- rentins eux-mêmes de peu d'effet. Que les conseillers de Conradin en eussent le sentiment ou qu'ils jugeassent leur prince a trop petit garçon » pour s'embarquer dans une si hasardeuse entreprise', ils lui dictèrent des dé- monstrations et des réponses qui payaient les ambassa- deurs de leur monnaie de mauvais aloi. Conradin déclara qu'il leur ouvrait ses bras comme à de fidèles amis, qu'il les prenait « sous les ailes de sa protection » et promettait de les défendre \ Retirant de ses épaules un manteau doublé de fourrures, il le leur donna comme gage de sa promesse de venir au plus tôt en Italie \ Mais, ni sa mère, ni le

*■ lÀher muUarum epistolarunij Pars guelfi scribit Conrado II, etc. , ap« Gherrier, UI, p. 510-511, Âppend.

* Le 12 juin 1262, Ârezzo concluait une ligue avec Sienne (Consiglio délia Campana, X, 41). - Malavolti (part. H, 1. 2, r* 26, 29) met donc à tort en 1263 la soumission d'Arezzo.

' Trovarono Curradino si piccolo garzone che la madré non accon!«ntl in niuna guisa che si partisse di l^ (Villani, VI, 84).

* Expansis vos totius benivolentie noslre brachiis tamquam devotos nos- tros karissimos amplectentes, et sub alis nostre protectionis et defensionis nutricio favoris nostri gremio confoventes, opem vobis et auxilium contra omnes... (Lib, mult, epist. Responsiva^ etc.)

* Villani, VI, 183. Mazzarosa, I, 101.

(Ah. 1261) JOœ ET PRÉPARATIFS DES GUELFES. 7

mari de sa mère* n'étaient d'avîs que le temps en fût venu. Son tuteur, avec l'autorité de sa charge, déclarait qu'en tout cas il convenait de prendre , avant de partir, l'avis des princes d'Allemagne et le conseil des autres su* jets *. C'était, à y regarder de près, une fin de non recevoir, car on savait sujets et princes peu disposés aux expédi- tions lointaines, et jaloux de garder parmi eux leur roi, arbitre souverain do leurs différends.

Pleins d'illusions cependant, et avides d'espérance, les guelfes prirent ces échappatoires pour des promesses, et se résignèrent au retard. Réunis dans l'église de San Frediano, à Lucques, pour entendre le rapport de leure ambassadeurs et la lecture des lettres royales, ils s'aban- donnèrent même, en voyant le manteau de Conradin, à une joie folle, comme s'il eût été une arme contre l'en- nemi, ou tout au moins la marque certaine que le roi des Romains serait bientôt parmi eux. Enhardis par ce mi- rage, ils formèrent sur-le-champ et exécutèrent bientôt le dessein de marcher sur Florence. Ils réunirent toutes leurs forces, accrues d'un corps d'Allemands que les Lucquois avaient à leur solde\ Mais les sentant insuffisantes contre celles dont disposait Guido Novello \ ils attendaient le succès à la fois des intelligences qu'ils entretenaient

' Le comte Meinhart de Goritz, frère du comte de Tyrol, avait épousé la mère de Conradin, le 6 octobre 1258. Âmmirato (1. II, t. I, p. 126) dit sans preuves qu'elle était faTorable à l'expédition. La suite prouvera le contraire.

* Ih*ehabito tamen prius principum Alemaniae et aliorum subdîtorum nos- trorum consilio (Responshay etc., loc. cit., p. 512).

' Cum Teutonicis Lucensium et aliis quos habere subsidiarios undique potuenint, convenerunt in unum (Lettre d'un gibelin toscan, ros. de la Bibh de VAlhenœwn, à Turin, publiée par Cherrier, III, 507, Append.).

^ Cum omni prorsus essent ^lotentia et viribus destituti (Ibid.),

8 TENTATIVE DES GUELFES (An. 1262)

dans leur patrie \ et de la ruse habilement ourdie d'une démonstration pacifique. Le 26 septembre 1262% ils se menaient en marche, précédés du légat apostolique, et, s'il en faut croire une relation gibeline, de faux moines portant le crucifix. Les femmes, les enfants cheminaient avec eux, et tous ensemble, sur leur loute, ils faisaient entendre ce cri rassurant : La paix ! la paix' ! Leurs actes ne le démentaient point : ne traiter personne en ennemi, c'était la condition première pour donner quelque chance au plan adopté^.

Telles n'étaient point alors les allures de la guerre. Surpris de tant de douceur, Guido Novello flaira un piège et ne s'y laissa point prendre. Avec les autres ca- pitaines, il mit la ville en état de défense et fit appel aux Pisans, aux Siennois, aux diverses milices de la taglia^. Le 8 octobre, les Siennois ayant envoyé deux cents bons hommes d'armes « contre les guelfes et les Lucquois qui

* Per alcmio trattato che haveano in Firenze (Villani, VI, 85). Pertrat- tati occultamente tenuti in Firenze (Ammirato, 1. II, 1. 1, p. 126).

* La lettre de Turin donne la date du 26 septembre, qui est par consé- quent incontestable, quoique M. Bonaïni (loc. cit., p. 267) dise février. On ne peut savoir il a pris cette date, car ni Villani, ni Stefani ne donnent le mois. Quant à Tannée, elle n*est pas indiquée dans la précieuse lettre qui nous sert ici d'autorité, mais tous les auteurs s'accordent à dire 1263. M. Bonalni n'est pas plus fondé à prétendre que les guelfes partirent douce- ment de Lucques la nuit, et que le but de Texpédition était Signa. Quanta M. deCherrier, il la rapporte, contre toute vraisemblance, aux premiers jours qui suivirent Texpulsion des guelfes (El, 108, 109). Ils ne pouvaient son- ger à rentrer au moment ils sortaient par terreur.

' Et distponentes sub novo malitie génère in spem simulate pacis... per stratam directe versus Florentiam cum legato Ecclesie, falsis fratribus, mulieribus et pueris multis premissis cnicibus et vociferando unanimiler pacem, pacem, dirigere quasi pacifice gressus suos (Lettre de la Bibl. de Tu- rin, loc. cit., p. 507, 508).

* Et ut pacis viderentur auctores, in itinere neminem offendebant (Ibid.).

> Villani, YI, 85. Ammirato, 1262, 1. 0, t. I, p. 126.

(Ar. 1262) POUR RENTRER A FLORENCE. 9

voulaient entrer dans Florence*, » l'armée gibeline se déployait aussitôt au dehors, sur une étendue de cinq milles*. Celte démonstration suffisait pour déconcerter Tennemi et lui ôter toul espoir d'une surprise. C'est pour- quoi il se retirait à Signa, distanle de sept milles'^, et occupée par lui, non sans prévoyance, dans sa marche en avant. La, au point les montagnes s'écartent juste assez pour livrer passage à l'Arno et à la route*, il se flat- tait de tenir bon, en attendant une occasion meilleure, et de protéger son quartier général de Lucques contre des agres- sions prévues*. Mais tout, en ce moment, tournait contre les guelfes. Ils apprenaient, le lendemain, queFrancesco Simplice*, qui se parait, comme Guido Novello,du litre de vicaire général en Toscane, venait, avec un corps de cava- lerie, de rejoindre le camp gibelin, et qu'on y avait résolu de marcher contre les émigrés, de les attaquer dans leur fortes positions \ Ceux-ci, menacés par devant, l'étaient en même temps par derrière. Les milices pisanes s'ébran-

' Contiglio délia Campana, X, 75 v*.

* Sed nos... munita prius civitate, cum florentina militia venimus con- tra illos. Quibus risis, fecirous gentes nostras pcr acies ordinari extra civitatem per miliarïa quinque (Lettre d'un gibelin toscan, ap. Ghcrrier, III, 507, Âppend.).

' Ainsi dit la lettre du gibelin. Selon Ammirato, six milles, ^ Yoy. un croquis représentant ce défilé dans Elisée Reclus, Nouvelle géographie universelle, I, 408.

* Et sic dum Tidissent constantiam gentis nostre intrepidam, ad susci- piendum eos taliter ut decebat, ad partes alias niutato proposito diverte- runt, bospitantes ea nocte apud Signam (Lettre d'un gibelin, Ibid.).

' Ce surnom de Simplice était aussi porté par Bartolommeo d'Anglano, frère du comte Giordano (Jordanum et Bartolomeuin de Aglano dictos co- mités.—(Lettre de Charles, Lucques, 7 février 1268. Cod. dipL delregno, t. n, part. I, p. 111.)

Die namque sequenti, adyeniente summo mano D. Francisco Simplice regio in Tuscia vicario generali, cum strenua militum comitiva, disposui- mus hostiliter procedere contra eos (Ibid.),

10 CAMPAGNE DES GIBELINS (An. 1265)

laient à leur tour, demandant qu'on les attendit, car elles voulaient leur part de la victoire*. Ce fut le signal de la débandade. Poursuivis dans les campagnes par la cavale- rie, les impuissants défenseurs de Signa éprouvèrent de grandes pertes*, avant de rentrer dans Lucques, ils ne devaient plus longtemps trouver un sûr abri. Stérile autant que prématurée, cette triste expédition avait duré douze jours'.

L'hiver fut rude pour les vainqueurs comme pour les vaincus. Il fallait payer leur solde à ces ruineux mer- cenaires que le mauvais temps autorisait à l'inaction, mais que la prudence ne permettait pas de congédier. Pourrefaire ses finances épuisées, Sienne battait monnaie sur le dos de ses plus riches prisonniers : en les maltrai- tant, elles les contraignait à faire venir de Florence diverses sommes, dans l'espoir d'un sort plus doux*. Au risque des foudres pontificales, elle frappait les clercs eux-mêmes d'une taxe exigible moitié tout de suite, moitié à la Toussaint*. Pise, cependant, har- celait de ses plaintes les chefs de la ligue gibeline.

* Et cum in procinctu itineris jam essemus,' ecce supenrenit nuntius Pi- sanorum, etc. (Ibid,)

* In quorum fu^ cum per diversa et varia loca diversim et Tarie reces- {iissent, percussores nostri équités quos pro eis retardandis et retinendis preinisimus infeste persequentes ad dampna eis in personis et rébus gra- vissima iotulerunt (Ibid,), Cf. Yillani (YI, 85) et Ammirato, 1. U, t. I, p. 126, 127.

> Stefani, II, 128. Les chroniqueurs rapportent fort inexactement les faits que permet de rétiblir la lettre du gibelin, témoin oculaire, à ce qu'il semble, car il parle toujours à la première personne du pluriel.

^ Le 20 octobre 1262, Sienne faisait un choix parmi les prisonniers, elle les mettait c aile strettc, » elle exigeait d'un certain Bondone di Davanzo ou Davanzato, qu'il fit venir 2000 livres. (Consiglio délia Campana, X, 80,81,82.)

* Le 19 octobre 1262 une taxe de 2000 livres était levée dans ces con- ditions sur le clergé (Ibid,)*'

(Ah. 1263). DANS LE VAL D'ARNO INFÉRIEUR. 11

Inquiétée par Lucques et ses hôles remuants, elle récla- mait des secours*. Le printemps venu, il fallut bien Ten- tendre. Guido Novello conduisit son armée dans le Val d'Arno inférieur, et, de là, au pays de Lucques, pour y détruire tours et châteaux. Casliglione tomba bientôt entre ses mains*. Lucques lit battre ses milices et les guelfes florentins, qu'elle avait envoyés à la défense de son territoire. C'est dans cette rencontre qu'apparaît pour la dernière foisFarinata des Uberti. Il avait fait prisonnier Cece Buondelmonti, traditionnel ennemi de sa famille. Soit pour s'en faire honneur, soit pour lui sauver la vie, il l'avait mis derrière lui, en croupe sur son cheval'. Son frère Piero Asino, dans un transport de brutale violence, frappa le prisonnier de sa masse de fer sur la tête, et le tua ainsi sur le cheval même qui l'emportait*. Le signal élnit donné d'une guerre sans quartier, résolue à abuser, comme à user de la victoire. Abandonnés de tous, en proie à la terreur, les châteaux de Nozzano, de Ponte a Serchio, de Rotaja, de Sarzana, succombent à tour de rôle *. Perdre

* A la date du 51 octobre 1262, on trouve trace d'une ambassade des Siennois auprès du pape pour procurer un accord entre Pise et Lucques (Connglio délia Campanay X, 84 y*). Les événements ultérieurs prouvent <{ue cette démarche dut être sans fruit.

* Il y a deux localités de ce nom dans le val de Serchio, Castiglion di Garfagnana et Castiglion dei Lucchcsi. C'est de ce dernier qu'il s'agit ici. Il couvre le Serchio en face de Aipafratta. C'était un château frontière (Re- petti, I, 595, 597).

' Alcuno disse per camparlo (Yillani, Yl, 86). Ammirato, plus affirmatif, parce que l'histoire de Farinata est devenue légende, dit sans restriction c per camparlo (1. U, 1. 1, p. 127). »

* Les mêmes et Stefani, il, 129.

^ Nozitano, sur la rive droite du Serchio, presque à l'entrée de la plaine de Pise, et sur une hauteur qui sert à la communication du Monte Pisano et du Monte ai Quiesa (Rep., III, 650). Ponte a Serchio était, comme son nom rindiquc, une tête de pont, en face de la colline dite d'Avano (Rep., IV, 522). Rotaja ne figure pas dans Repetti. Serczzana ou Sar^

12 LES GUELFES CHASSÉS DE LDCQUES (An. 1iG3)

ainsi leurs possessions, et, pour prix d'une hospitalité dispendieuse, ne trouver dans leurs hôtes aucun secours efficace, c'en était trop pour les Lucquois. Ils cédèrent à la mauvaise fortune. Par un traité secret, ils rachetèrent leurs châteaux et leurs captifs, ceux des derniers combats comme ceux de Montaperli, encore nombreux à Sienne*. Ils s'obligèrent à entrer dans la ligue gibeline, à recevoir un vicaire royal, à chasser non pas leurs propres guelfes, mais ceux de Florence et de Toscane *, et à les poursuivre partout comme ennemis des Siennois. Ils promirent en ou- tre de restituera Sienne tout l'argent à elle pris en France, en Angleterre ou ailleurs par le légat du pape, par la commune ou des marchands de Lucques, le soin de fixer Icschiffres étant laissé au vicaire royal. Ces promesses, renouvelables tous les cinq ans, devaient être insérées dans les constitutions lucquoises et y rester à perpétuité*. Ce fut pour les exilés comme un coup de foudre. Ils n'eurent vent du traité que par l'ordre qu'ils reçurent, sous peine de la vie, d'évacuer, dans les trois jours, le port de salut \ Ils ne pouvaient demander un sursis, car

zana, dans le val di Magra, à la base méridionale du Monte d'Armelo ou des CapucinSy dans une plaine riante sur la route de Gênes (Repetti, Y, 182).

« Stefiini, II, 129.

* Senxa cacciare di Luoca nlcuno cittadino, guclfo o ghibellino che fosse (Villani, VI, 86). Cf. Simone deila Tosa, p. 100. Stefaui, II, 129.

3 Documents du 8 octobre 1264 et du 20 juillet 1265 (Caleffo vecchio, p. 462 V*, 465). Le témoignage concordant de tous les auteurs et le rap^ prochement a^ec d'autres faits ne permettent pas de douter que cette négo- ciation et ce traité soient de 1265. On y revint à plusieurs reprises comme c'était Tusage, et comme le prouvent les deux dates de 1264 et 1265 don- nées par le Caleffo vecchio.

^Ma ci6 con tanta segretexza che benchè fusse la conclusion di questa pratica menata per la lunga in fino alF anno 1263 (Anunirato parle ainsi parce qu'il met en février 1262 Taffaire de Signa), mai di ci6 non per-

(An. 1363). SORTENT DE LA TOS€\NE. 15

les compagnies allemandes approchaient, et hors du ter- ritoire de Lucques ils n'avaient plus d'asile en Toscane \ Tristement ils recommencèrent leur exode, pour gagner Bologne à travers l'Apennin. Des femmes nobles suivaient à pied leurs maris à cheval. Elles tenaient leurs enfants dans leurs bras, ou les mettaient prématurément au monde sur les pierres du chemin. Plusieurs, dénuées de tout moyen d'existence, livraient leur beauté pour un gîte de quelques heures ou un frugal repas. À Bologne, impu- nément guelfe, grâce à son épais rempart de montagnes, ces malheureux respirèrent enfin; mais trop fiers pour vivre de la charité publique, beaucoup continuèrent leur route : ils allèrent au loin, jusqu'en France, chercher dans le travail le pain de leurs familles, et dans un com- plet changement d'habitudes l'oubli de leurs maux. Là, propageant les industries dont la pratique ou le spectac.e leur était familier, les' plus vains de leur antique origine se firent marchands ou changeurs. Dans le trafic et la banque ils réalisèrent de considérables fortunes, qui leur permirent plus tard de faire grande ligure à Florence. C'est grâce à leur exemple que leurs concitoyens eurent la hardiesse et contractèrent la coutume de se répandre dans toute l'Europe, hors de l'Europe même, jusqu'en Asie et en Afrique, pour y établir et y entretenir de lucratives relations*.

venne odore alcuno a' Fiorentini (Ammirato, 1. II, 1. p. 127). Cf. Stefan H, 129.

' Allora erano i guelfî di Firenze in taie slato che non troTavano terra che gli ritenesse in Toscan» (Paolino, II, 27).

' Ben si disse per molti antichi che Tuscita ch* e' guelfi usciti di Firenze fccero di Lucca, Âi cagione e principio délia loro ricchezza, perciô che ail- hora molli usciti Fiorentini andarono oUre monti in Francia, che mai non T^erano usati, onde poi moite ricchezze ne tornarono in Firenze (Villani, VI, 86).

14 LES EXILÉS MERCENAIRES (An. 1264)

D'autres, à qui manquaient l'audace ou les ressources pour franchir les mers ou les Alpes, vécurent misérable- ment en Romagne, ToBil ouvert sur toute occasion de louer leurs bras en qualité de mercenaires. Ils ne rece- vaient à Bologne qu'une solde insuffisante, et ils en rou- gissaient comme d'une aumône, n'aspirant qu'à la gagner dans des entreprises militaires, dont ils escomptaient, en outre, les éventuels profits. Ainsi les proscriptions civiles donnaient naissance à ces errantes compagnies d'hommes en armes, proie du plus fort enchérisseur, et, durant plusieurs siècles, fléau de l'Italie.

C'est Modène qui, la première, les appela. Ses habi- tants en étaient venus aux mains sur la place publique, « comme c'est l'usage en Lombardie, » dit naïvement Villani*. Battus et menacés d'expulsion, les guelfes de Modène firent appel aux Florentins de Bologne. Au nom- bre de quatre cents environ, ces exilés accoururent, à pied ou à cheval, avec ou sans argent*. Ayant tout à gagner et rien à perdre, ils combattirent en héros d'aventure. Les gibelins écrasés, tués, chassés, dépouillés, ils se trouvèrent dans l'opulence et s'équipèrent richement : or, armes, chevaux, rien ne leur manqua plus '. On savait ce que va- laient leurs bras : Ueggio y fit appel à son tour. Forese des Adimari, leur chef, sortit avec eux de Modène, le 28 fé- vrier 1264*. Des guelfes modenais faisaient partie de l'ex-

' E coin* è usanza nelle iorre di Lombardia di comballere in sulla pi- azza (Villani, VI, 187).

' Gon danari chi ne potè avère e chi sanz' essi, v^andarono a cavallo e apiede(Stefani, II, 130).

* Ë guadagnarono la roba de' ghibellini ed arricchirono (Slefaui, loc. cit.). Cf. Villani, Âminirato, loc. cit.

Stefani met ces deux aventures en 1263; Ammirato sous la rubrique

de cette même année (l. U, t. I, p. 125). Pour la seconde Villani (VI, 87)

1265. Gela parait peu probable : la révolution de Modène ne dut pas

(ÂR. 1264) A MODÈNE ET À REGGIO. 15

pédition. Divisée en deux corps, l'un d'infanterie, l'au- tre de cavalerie, la petite troupe arriva le 6 mars devant Reggio. Brisant une porte qu'on avait murée, elle pénétra jusque sur la place publique. Mais elle y rencontra plus de résistance que dans le précédent coup de main. Très- puissants à Reggio, les gibelins étaient animés au com- bat par une sorte de géant, nommé Cacca ou Cacha, dont l'énorme masse de fer, sans cesse tournoyante, s'abattait meurtrière sur les ennemis et les faisait reculer. Il en fal- lut douze, invités par leur chef à se sacrifier au salut commun, pour abattre à coups de dague ce colosse, ex- ploit qui parut si méritoire qu'on appela désormais ceux qui l'avaient accompli les douze paladins. Par la chute d'un seul ils avaient décidé la victoire. A Reggio comme à Modène, et à Parme comme à Reggio, ils s'enrichirent aux dépens des vaincus. Prenant goût au métier, ils se tinrent prêts au service de quiconque les voudrait à sa solde, mais de quiconque surtout, avec ou sans solde, pourrait leur rouvrir les portes de la patrie*. La patience d'ailleurs leur était facile, grâce aux honneurs qu'on leur rendait. Un d'entre eux, Buonaccorso Bellinzoni, deve- nait, en 1266, potestat de Reggio, et s'y distinguait par son dévouement aux « pauvres, » comme à l'intérêt pu- blic'. Congédié pour ce motif, au bout de huit mois, par

mettre tant de temps à avoir son contre-coup dans la voisine Heggio ; mais, comme, d'autre part, il donne la date précise des jours et des mois, nous pensons qu il faut placer cette dernière entreprise aux premiers mois de 1264.

« Villani, Vï, 87. SleHini, U. 129. Ammirato, 1. U, t. 1, p. 128. Metnoriaîe potestatum Regiermum (R. I. S., t. Vlll, 1123). Annales veleres MuUnensium (R. 1. S., t. XI, 67). Chronicon Parmense (R. 1. S., t. IX, 779).

* Et fuit prsedicta pax utilis pro pauperibus et mala pro nobilibus ; et ideo expulerunt eum nobiles, quia bene recuperabat jura communis a

16 LES GUELFES REPRENNENT COURAGE. (An. 1264)

la noblesse, sa disgrâce n'entraioait point celle de ses compatriotes : leur nombre et leur renom de vaillance les protégeait.

Sur eux, dès lors, les opprimés portaient partout des regards chargés d'espérance. Or les opprimés, c'était tout le monde, sauf celte aristocratie gibeline qui masquait mal, sous le nom conservé des institutions établies, la domination tyrannique dont les poteslals et le vicaire de Manfred se faisaient l'instrument. En écrasant les peu- ples d'impôts et d'injustices, ils semaient le mécontente- ment, et devaient tôt ou tard récolter la révolte. Même écrasés, les guelfes restaient une force. A Lucques, le vi- caire royal et ses Allemands n'osaient pas plus les chasser du pouvoir que de la ville; ils les voyaient, sans s'y op- poser, transformer leurs cinq consuls en dix anziani^ un de chaque faction par porte ou quartier, et réduire à deux mois cette charge populaire, double pas vers la démo- cratie, qui se plait à augmenter le nombre des magistrats et à diminuer la durée de leur pouvoir'. Capitale et cita- delle des gibelins. Sienne ne permettait pas à ses guelfes une si facile revanche; mais elle les voyait, nobles et popolaniy se retirer fièrement à Radicofani, terre d'Église, d'où ils ravageaient le territoire de leur patrie, et, battus plus d'une fois, se retrempaient dans la défaite et le sang'.

praedictis inagnutibus et ab omnibus aliis personis (Memoiiale potestatum Regiensium, R. 1. S., t. VllI, 1126).

* Cette réfonne, introduite après un siècle et demi de gouvernement con- sulaire, dura autant que la république de Lucques, sauf qu'en 1370, en ré- duisant à trois les cinq quartiers, pour ne pas diminuer le nombre des anziani, on en donna trois à chaque terzo ; quant au dixième, on le prit alternativement dans chacun des terzi, en lui donnant le nom de gonfa- lonier et Thonneur de la présidence. Yoy. Mazzarosa, I, 104, et Inghirami, YI, 435.

Malavolti, part. II, 1. U, f 28 r".

(Â!i. 1264) MANFRED NOUE CONTRE EUX DES ALLIANCES. 17

Chez les guelfes toscans, aux plus mauvais jours de l'exil, dominait celte conviction vivifiante que le règne de leurs ennemis, sans racines dans le passé, serait sans durée dans Tavenir.

Surpris d'un réveil si rapide, l'intelligent Manfred sentait venir le péril, et tentait de le conjurer par des alliances. Il en concluait une avec le marquis de Mont- ferrat, et renouvelait avec la Lombardie ses anciennes li- gues ^ Mais la Lombardie n'était déjà plus que l'ombre d'elle-même. Plus tôt née que la Toscane à la civilisation, elle ressentait avant cette province l'incurable mal de la décadence. Elle voyait les vices de ses institutions, et elle les aggravait, croyant y remédier. Ses nobles se parta- geaient tous les emplois, et elle ne savait, ni, comme Flo- rence, les leur arracher pour les confier à d'autres, ni, comme Venise, faire tourner ces empiétements de caste au profit de sa grandeur. L'impuissance de ses polestats étant une cause d'anarchie, elle faisait d'eux des chefs militaires, des despotes, des tyrans. A ce prix bannie des villes, l'anarchie plus que jamais se déchaînait dans les campagnes : les guelfes y étaient en désaccord avec le saintrsiége, et pour se soutenir invoquaient l'appui, se mettaient sous les ordres de chefs gibelins'.

Entre lui et ses faibles alliés, Manfred voyait d'ailleurs se dresser tout à coup un redoutable ennemi. Dans la chaire de l'apôtre ne trônait plus le vieux, l'inerte Alexandre IV. A ce pontife, mort le 25 mai 1261, avait

* Voy. Cherrier, III, 117.

* Les Délia Torre, si puissants à Milan, ne pouvaient plus, quoique guelfes, s'entendre avec le pape, et c'étaient Buoso de Doara, le marquis Pelavicino, gibelins, qui soutenaient les guelfes (voy. Sismondi, II, 417; Cherrier, m, 111).

■UT. Dl PLOEBRGB. O. 3

18 URBAIN Vf SUSCITE (Ah. 1264)

succède, le 29 août suivant, le fils d'un savetier de Troyes en Champagne^ Jacques Pantaléon, dilGourl-Palais, suc- cessivement chanoine de Laon, archidiacre et évoque de Verdun, patriarchedeJérusalem*. Huit cardinaux l'avaient élu, trop jaloux les uns des autres pour chercher dans le sacré collège à qui donner la tiare. Un tel pape, pen- saient-ils, n'aurait d'yeux que pour la Terre Sainte, d'ar- deur que pour une nouvelle croisade. Mais Urbain IV, tout plébéien qu'il était, avait une vue plus large des in- térêts de la chrétienté. Tout lui criait que les temps hé- roïques de la foi étaient passés, que le souvenir des échecs subis en Orient et la gravité des querelles engagées en Occident détourneraient les peuples de se lever à sa voix, s'il la faisait entendre, comme jadis un autre Urbain, dans un nouveau concile de Clermont.

Arrêtant donc ses regards sur l'Italie, il y vit Manfred prêt à combattre l'Église, et pas un instant il n'eut la dé- cevante pensée de tenter avec lui une tardive réconcilia- tion. La faute commise était désormais irrémédiable. C'est avec un frémissement d'indignation que les chré- tiens fidèles, ameutés par la curie romaine, voyaient Man- fred lancer ses Sarrasins contre le patrimoine de saint Pierre. «Jérémie, écrivait Urbain IV, a prétendu que les maux de ce monde venaient de l'aquilon. Nous affirmons, au contraire, qu'ils viennent pour nous de l'usurpateur de Sicile, de cet homme pervers qui corrompt les peuples par ses richesses, déchire le patrimoine de l'Église, et nous sépare violemment du reste des fidèles. Non-seule- ment il conteste l'autorité que nous tenons du bienheu-

« Villani, VI, 88.

Voy. Chemer, m, 11*.

(il. 1264) UN RIVAL k MANFRED. 19

reux Pierre, mais il ose braver les censures ecclésias- tiques, et, en voyant son audace impunie, ceux qui tremblaient devant l'excommunication apprennent à la mépriser*».

Que restait-il, après ces plaintes véhémentes, sinon de susciter un rival à Manfred, et de l'éprendre, par con- séquent, la politique résolue d'Innocent IV? Successive- ment cet énergique pontife avait offert la couronne de Sicile à Richard de Gornouailles, peu empressé à con- quérir la lune; puis à Louis IX, trop scrupuleux pour faire profiter d'une injustice un de ses plus jeunes fils*; à Gharies, comte d'Anjou, contraint à un refus par l'ab- sence du saint roi son frère, alors en Egypte'; enfin à Henry III d'Angleterre, qui avait accepté pour son fils Edmond *. Mais autre chose était d'accepter en principe, et d embarquer un prince incapable dans une entreprise dont les risques, vus de près, faisaient évanouir les séductions. C'est chassé par Manfred du Royaume, proie insaisissable qu'il avait voulu saisir au nom comme au profit du saint- siége, qu'Innocent lY, jadis, en avait jeté l'ofire aux quatre vents de l'horizon. Qui pouvait dire, si la conquête deve- nait possible, que le nouveau pape ne la revendiquerait pas

* « Et ecclesiastics censurae vigorcm débilitât et conculcat. (Regesta Urbani IV, lib. 10, Curiales. n* 95. Cité par Clierricr, III, 152-153.)

* fl Regnuni Siciliœ.... régi Francorum illustri viro tuo ad opus alicujus ex coinmunibus natis vestris duximus liberaliter offerendiim. Verum ab eo rcge.... super hoc responso devoto, sed non pro veto reccpto. » (Regina; Francorum illustri. Ann. eccL, 1264, § 2, l. XXI, p. 131.)

' Voy. Saint-Pnest, I, 242-243. On sait que Charles d'Anjou, après s'être illustré par ses exploits à la croisade, en était revenu avant saint Louis.

* Rjmer, De concessione Sicilis nomine papae facta Edmundo filio ré- gis. • 1254. ieto publka, t. I, p. 502, 2* éd., Undres, 1727. Cf. Mat- thieu Pahi, p. 599, éd. de Paris.

20 GUARLES D^ANJOU. (An. 1264)

contre celui qui l'aurait faite et ne la pourrait défendre, au ncm d*^un droit supérieur et sacré*?

Urbain IV hésita un inslant sur le choix d'un cham- pion. Par leur ambassade auprès de Gonradin, les guelfes de Florence et de Lucqucs avaient semblé lui désigner le jeune héritier des césars tudesques, et les demi -promesses mises dans la bouche de cet enfant laissaient quelque es- pérance de voir quelque jour ses bannières apparaître au débouché des Alpes ; mais ce jour pouvait être lointain en- core, car, pour le moment, l'entourage de Gonradin de- meurait hostile à toute expédition. Or les exilés florentins étaient à bout de patience. Constamment prosternés aux pieds du pape, ils mettaient sous ses yeux le pathétique ta- bleau de leurs misères ; ils le suppliaientde leur rouvrirau plus tôt les portes de leur patrie'. Volontiers il céda à leur désir, qui était le sien, et il fit à Gharles d'Anjou de nou- velles ouvertures.

Ce choix était de sa part naturel et tout ensemble op- portun. Français, il ne pouvait considérer comme étran- ger un sire des fleurs de lis. Les guelfes, en quête d'un protecteur et d'un chef, avaient avec un frère du roi de France plus d'affinités de race et de tempérament qu'avec un fils du roi d'Angleterre. Ils devaient préférer à un mo- narque allemand un prince français, à un enfant de capaci- tés encore inconnues un homme d'âge mûr et de talent éprouvé'. Son acceptation, cette fois, semblait certaine.

* Rymer, Gonfîrniatio donationis prinise a domino papa Innoccntio facte de rcgno Siciliae. 1254. Ada puhlica^ t. I, p. 512.

^ < Urbano grandemente conforlalo da' fuorusciti fiorontini i quali cssen- doli ogni giorno a piedi, conlinuamentc li raccoutavano le loro miserie. » (Ammirato, 1264, 1. II, l. I, p. 128.)

^ Je ne sais sur quoi se fonde M. de Gherrier (III, 152) pour affinDer que rappel 5 Gharles d*Ânjou n'clait pas populaire en Italie. Populaire, il ne

(An. 1264) SON CARACTÈRE. 21

On le savait avide d'une couronne et poussé par sa femme aux aventures, seul moyen d'en ceindre leur front*. On pouvait espérer le consentement de Louis IX. Louis IX, en effet, ne devait pas se croire les mômes droits sur son frère que sur ses fils. Il désirait la fin de cette lutte inter- minable, qui servait de prétexte à de continuelles exactions sur son clergé, et qui absorbait, sous le noms de décimes et d'annates, une grande partie du numéraire dans tons les États chrétiens*. Il connaissait Charles d'Anjou ca- pable de faire pencher la balance en faveur de l'Église, et par conséquent d'assurer comme de rétablir la paix, puisque toute paix imposée à l'Église vaincue n'est qu'une trêve, la patience étant la force de qui compte sur l'éternité.

Neuvième et dernier fils de Louis VIII et de Blanche de Castille, Charles d'Anjou tenait surtout de sa mère : on eût dit un Espagnol. Sec, nerveux et robuste, ses traits fortement prononcés semblaient durs, grâce à son teint olivâtre et à ses yeux perçants comme ceux d'un aigle, au-dessus de son grand nez crochu'. Tandis que saint Louis était, comme un vrai Français, porté à l'expansion, à une gaieté douce que relevait une pointe d'ironie*, lui, îl était fier, sombre, taciturne, à l'espagnole. Le rire.

rétait pas plus que tant d'autres appels, mais il Tétait autant, et il ne sur- prit personne.

^ Voy. Villani, VI, 90. Les deux filles aînées de Raymond -Bércn- ger IV, co::ite de Provence, mort en 1245 sans enfants mâles, étaient reines l'une de France, Tautrc d'Angleterre. La plus jeune, Béatrix, avait apporté en dot à Charles d'Anjou tous les Ëtals do son père. Voy. pour plus de détails Saint-Priest, U, 17.

« Voy. Cherrier, III, 129. Sismondi, II. 421.

* f Di féroce riguardo , grande di persona e bene nerboruto , di colore ulivigno econ grande naso. » (Villani, YII, 1.)

* Voy. Saint-Priest, 11,57.

22 CÏÏARLES D'ANJOU. (An. 1264)

le sourire même, effleuraient rarement ses lèvres*. Mé- nestrels, mimes, bouffons, n'avaient guère accès auprès de lui*. S'il céda par accident au démon des vers', ce fut pour sacrifier à la mode, plutôt que par goût pour les femmes, qui, seules alors, les inspiraient. Son orgueil castillan se targuait des moindres avantages, par exemple de ce qu'il était fils de roi, tandis que Louis IX était fils de prince*. Sa piété, véritable comme celle de son frère, était, par surcroît^ militante : c'est par le glaive qu'elle voulait assurer le triomphe de l'Église, vivante image de la religion. Aller en guerre pour l'Église en y trouvant soi-même son compte, gagner son salut en ga- gnant un royaume, c'était l'idéal de l'existence pour un prince ambitieux non moins que dévot. A la croisade, il avait déployé les brillantes qualités d'un preux, et Ton pressentait en lui celles d'un conquérant. Qualités et dé- fauts, il avait tout d'un roi, même la majesté royale, plus visible en sa personne qu'en celle de ses frères*. Homme de conseil et d'action, il tenait pour perdu le temps donné au sommeil. D'âme haute non moins que hautaine, il

* ff Quasi non ridea, se non poco. » (Villani, VU, i.) Hilaris Tel jocosus vix aut numquam. » (Chron. Imp. et Pont,, ms. in Laurent. Bibl. Plut. XXI, cod. 5 et 7. Cité par Ctierricr, UI, 130.)

* Di gente di corie, ministri o giucolari non si dilettoè mai. » (Villani,

vu, 1.)

' Voy. dans Saint-Priest, t. U, append. C, deux chansons françaises de Ctiarlcs d'Anjou, et dans la BibL de V École des Chartes (novembre et dé- cembre 1842), une Iraduction par Fauriel de sa réponse rimée en proYençal, au troubadour Sordello qui Tavait accusé d'ingratitude.

* Matthieu Paris, ap. lluillard-Bréholles, VI, 233. Louis VIII n'était en- core qu'héritier présomptif quand saint Louis vint au monde en 1215 ; il était roi lors de la naissance de Charles d'Anjou (Cherrier, UI, 131, n. 2).

' Tous furent fils de roy, mais Charles le fu miex.

[Adam de la Halle, Cest du roy de Sézile, éd. Buchon, VII, 26.)

Ce poëme contemporain se trouve aussi dans les œuvres de Rulebeuf, éd.

(Al. 1264) SON CARACTÈRE. SS

était « honnête comme un religieux \ » sincère et ferme dans ses promesses'. S'il se plaisait à lâchasse aux chiens et à Toiseau, passe-temps cher aux princes^ i! savait dans ses États encourager l'étude, dont les rois tirent honneur et profit. Mais égoïste et cupide pour l'argent comme pour les terres 'f il accablait ses sujets de taxes, ne payait ni ses dettes ni le salaire de ses serviteurs*, ne se mon- trait généreux que par intérêt, pour s'assurer le dévoue- ment de ses chevaliers. Ardent et obstiné à la poursuite du but, il manquait de scrupules sur le choix des moyens. Cruel et sanguinaire, il tenait pour rien la vie d'autrui, qu'il sacrifiait sur Téchafaud comme sur les champs de bataille. Dédaigneux de la multitude humaine, il s'in- quiétait peu de faire régner la misère il avait trouvé la prospérité. Homme méchant et terrible, pour tout dire, autant qu'énergique et habile, s'il n'était aimé que de peu de personnes, il était redouté de tous, même des rois*.

IjCS obstacles semblaient s'accumuler sur sa route, mais il savait attendre et n'acheter les choses convoitées d'au- cun sacrifice incompatible avec sa dignité*. Louis IX hé-

Jubinal, 1. 1, I. I, p. 28 ; Paris, 1839. < Pare maestà reale più ch*altro signore. (Villani, VII, i.)

^ « Bonesto corne uno religioso. (Villani, VU, 1.)

* c Fermo e veritiere d'ogni sua promessa. (Villani, VU, i.) Plus tard. Clément IV répondait à Don Enrique, infant de Gastille, qui reprochait à Charles d'Anjou un manque do foi : Non te decet imponere tanto Tiro du- plicitatis maculam, quem veracem semper invenimus et sincerum. (Clem. IV ep. dlxix. Viterbe, 19 décembre 12G7. Thés, anecd., l\, 549.)

* Tuos provinciales ad onera supra vires adstrictos suis fraudas sli- pendiis. » (£p. Clementis IV, n* cccuxx. Viterbe, 22 septembre 1266. Thés., U, 406.)

* Largo fu a* cavalieri d'arme, ma curioso d*acquistare terra, signoria c moneta. (Villani, VII, 1.)

s

6

Mollo temuto e ridottato da tutti li redel mondo. » (Villani, VII, 1.) Dans une chanson de lui, qui roule, il est vrai, sur le thème amoureux

24 NÉGOCIATIONS DU SAINT-SIÈGE (Ah. 1264)

si lait plus qu'on n'aurait cru à donner son consentement. Assez mobile en ses idées sur l'hérédité royale hors de France*, il croyait peu au droit de Conradin, et beaucoup à celui d'Edmond d'Angleterre, qui avait reçu l'investi- ture. Il fallut, pour le convaincre et le vaincre, arracher à Henry m, malade et presque prisonnier, une renoncia- tion verbale que devait signer, deux ans plus tard, en 1265, Simon de Montfort, comte de Leicester, déposi- taire, par le triomphe de ses armes, du pouvoir royal*. Mais alors c'est Charles d'Anjou qui repoussa fièrement les conditions du marché. Il consentait bien à offrir tous les trois ans au pape une haquenée blanche en signe de vasselagc, et même à séparer la couronne de Sicile d'avec la couronne impériale, mais il exigeait que le pape payât une bonne partie des dépenses; il n'admettait pas qu'on imposât à ses sujets, tous les dix ans, l'insolite serment de lui refuser obéissance s'il manquait à une seule de ses obligations'; il refusait d'abandonner au sainl-siége Na-

si fort en honneur dans ce temps-là , on trouve ces vers significatifs et ca« ractérisliques :

Trop es deslrois qui est deconforté. .. Ce, sachiez bien, ne m'en partiré... Si me convient attendre son voloir, Et j'atendrai comme loial ami.

(Ia confort et le desconfort, publié d'après un ras. de la Bibl. nat., par Saint-Priest, II, app. C, p. 299, 300.)

< Voy. k cet égard la preuve que Saint-Priest (II, 69-70) tire d*un passage de Joinville. * Rymer, Acta puhlica, t. I, part. II, p. 457 (éd. de Londres, 1816.) ' Jurare faciet omnes eorumdem regni et terrae comités.... et bur- genses, ceterosque alios.... quod dictus comes et ejus haeredes omnes.... universa ac singula praemissa inviolabiliter observabunt,.... et si eum vel hîe- redes.... in quibuscumque casibus juxta tenorem conditionum.... cadere contigerit,.... nulla tenus eis sed roroano tantum pontifici obedient.... Hoc etiam juramentum de décennie in decennium renovabitur. (Urbani IV ep. vu. Orvielo, 17 juin 1263. Thés., II, 18.)

(An. 1264) AVEC CHARLES D^ANJOU. 25

pies, Capoue, la Terre de Labour, les îles voisines et la Terre de Gaudio, jusqu'à Bénévent, dont Manfred, en 1255, offrait de payer sa réconciliation avec l'Église^ ; il répugnait enfin à exclure du trône ses descendants en ligne collatérale. En d'autres temps, Urbain IV n'eût point plié. Mais pressé d'avoir une armée, un chef militaire, un prétendant, il avait donné à son légal, Albert de Parme, de pleins pouvoirs pour renoncer, en augmentant la redevance pécuniaire, à ces deux dernières condi- tions'.

Survint aloi'sune nouvelle et plus épineuse difficulté. Au mois d'août 1263, les Romains, en proie à l'anarchie, avaient élu Charles d'Anjou sénateur et gouverneur de Rome, sous condition d'y résider'. Urbain IV n'y pou- vait consentir, car, du coup, le prince français aurait eu des intérêts opposés à ceux de l'Église, et fût devenu plus redoutable pour elle que n'était Manfred lui-même. Charles, de son côté, estimait tout refus prématuré, tant qu'il ne serait pas en possession du royaume de Sicile. Plutôt que de céder sur ce point, le pape ordonnait de rompre les négociations, ne voulant pas, disait-il, pour éviter l'écueil de Scylla, tomber dans le gouffre de Cha-

* Urbain IV, ep. vu, ap. Martène, Thés, anecd.^ II, 9-19. Saint Louis et son conseil approuvèrent la résolution de Charles d'Anjou (Ibid., l\, 57, ep. xvii).

« 17 juin 1263. Modificationes, etc. (Regest. Vrh. IV, 1. II, 133, f^ 45. - Urb. IV cp. nu. Orvieto, 17 juin 1263. Thés, anecd., H, 19.) Huit jours plus tard, il ajoutait encore de moindres concessions (Urb. IV ep. IX. Orvieto, 26 juin 1263. Thés., II, 22).

' Voy. dans Saint-Priest (II, 329-530, iippend. F), la formule inédite de l'élection, d'après la Bibl. Àngelica à Rome, et la letlre des Romains h Charles pour lui offrir la dignité de sénateur, d'après Li livres dou Tré- sor, deBrunetto Latini. Cf. Ann, eccL, 12G4, g 5-8, XXII, 151-155. Ant. Vitali, Storia de* Senatori di Roma, p. 128-151.

26 EFFORTS DD SAÏKT-SIÉGE (Ai. 1264)

rybde*. Grâce à un compromis, il les évita l'un et l'autre. 11 se contenta d'un serment verbal, que ne refusa point le comte d'Anjou, de ne conserver la dignité de sénateur qu'autant que le saint-sicge ne lui intimerait pas d'y re- noncer. Charles se lit aussitôt représenter à Rome par un officier provençal, Jacques Gantelme, en attendant qu'il pût se rendre lui-même en Italie, ce qu'il promit de faire au mois de septembre suivant'.

C'était l'épée de Damoclès sur la tête de Manfred. Pour y échapper, ce prince actif multipliait aussitôt les pra- tiques, s'efforçait de tourner conlre son futur rival les villes encore soumises au saint-siége, et d'attirer dans son orbite toutes celles qui gravitaient en dehors. La curie romaine ne vit pas sans horreur la fidèle Orvieto mettre la main sur un village d'Église, entrer avec les gibelins de Pise, de Sienne, de Florence, dans un complot pour livrer le pape et ses cardinaux au « prince de Tarente », avec l'aide d'un corps de troupes siciliennes et de mille Allemands cantonnés en Toscane'. Si l'ordre, prompte- ment lancé aux potestats des villes pontiflcales d'assem- bler sans retard leurs milices*, conjura cet imminent pé- ril, la crainte d'une conjuration nouvelle fit tomber à la

* Tractatus habitus super regno penitus conquiescat; ne, dum Scyllam vitare cupimus, in Charybdis voragineni incidamus. » (Urb. IV ep. xt, ad Albertum noiar. 25 décembre 1263. Thés., Il, 30.)

* 1264. Sabas Malaspina,c. x, xi (R. I. S., t. VIII, 808). - Saint-Priest, II, 93-98. Cherrier, III, 139, 144.

* Nam Florentin!, Pisani, deinde Senenses,

Petrus de Yico, Theutoniciquc sai, Summum pontificem cum fratibus l'rbcvetanis Tentassent ab eis obsidionc cnpi, etc. [Thienici Vallicoloris Prœfatio, etc. R. I. S. t. HT, part. 2, col. 418.)

* 10 juillet 1264. Regeit Urh. IV, 1. III, n* 143, 144 et passim, I^ 117, ap. Charrier, 111, 148.

(Ah. 1964) EN FAVEUR DE CHARLES D*ANJOU. 27

fois les hésitations du pieux Louis IX, les réserves de son orgueilleux frère, les exigences du lenace Urbain IV. Sou- haitant l'arrivée du sénateur de Rome avant même la con- clusion du traité qui devait le faire roi de Sicile, le pon- tife faisait ressortir, il exagérait même à dessein les dan- gers de la situation. « Nous sommes ici Orvieto), écrivait-il à son légat en France, dans Tatlente d'un siège et de persécutions plus terribles que les précédentes, entre des scorpions et des serpents très-venimeux, espé- rant toutefois que le comte de Provence, fidèle à son ser- ment, arrivera à Rome vers la fête de la Saint-Michel. Sachez que, dès à présent, nos dépenses en cette occa- sion se montent à deux cent mille livres siennoises. Néan- moins, en l'attendant, nous n'épargnerons ni argent ni fatigue ; mais souvenez-vous que, s'il reculait le terme fixé, il nous faudrait, par insuffisance de ressources, abandonner celte résidence ^ »

Septembre venu, et Charles d'Anjou ne paraissant point, Urbain IV, surpris par les gibelins dans Orvieto, ne leur échappa que par la fuite. Avec'sa cour il s'établit à Pérouse, il ne devait pas rester longtemps*. Trois mois plus tard la maladie l'emportait au tombeau. Une comète chevelue qui se tint tout ce temps au-dessus de l'horizon, semblant jeter des flammes et changer con- stamment de forme*, parut aux uns annoncer le châti- ment de Manfred* et la béatitude du pape dans le para-

* 17 juillet 1264, ep. lxyii, ap. Martène, Thés,, II, 85.

« Saint Priest, H, 107-108. Cherrier, III, 148. Léo, 1. IV, c. ii, t. I, p. 485.

* Vita Urbani IV, ex Aroalrico Augerio, R. I. S., t. III, part. Il, p. 405. Ex Papirii Massoniy 1. V, R. I. S., ibid.y p. 419.

^ « Propter confusionem et per sequutionem ipsius Manfredi Dei et Eccle- siae maligni hostis. (Vita (Jrb, /K, ibid.)

28 EMPRUNTS DE CLÉMEWT IV (An. 1265)

dis*, aux autres sa mort* et peut-être Téchec de Charles d'Anjou, à tous la guerre, la peste, la maladie*, la dépos- session et la fin de grands princes, avec d'aulres infinies calamités*. C'est aux partisans de Manfred que sembla donner raison le phénomène céleste, en disparaissant le jour même expirait le sainl-pèrc (2 octobre 1264)* . Ils ne manquèrent pas d'en tirer un heureux horoscope pour le succès final de la cause gibeline.

Mais Manfred était d'un sang philosophiquement re- belle aux superstitions les plus accréditées : en dépit des astres, il espérait peu. Il lui fallait un pape ami, et dans le conclave dominait le parti français. Au champenois Urbain IV succédait bientôt le languedocien Guy Foulquet le gros, de Saint-Gilles-sur-Rhône, jurisconsulte instruit et intègre, de mœurs simples et austères, qui avait figuré non sans honneur dans le parlement de France et dans les conseils de saint Louis, porté successivement les titres d'évêque du Puy et d'archevêque de Narbonne. Très- favorable aux progrès des fleurs de lis, il ne pouvait que suivre la politique de son prédécesseur, et malgré la défiance des visées ambitieuses de Charles d'Anjou, hâter

^ « Quod ad cœli transierit sanctas mansiones. (Ann. eccL, 1264, § 69, t.XXn,p. 155.)

' « Questa si disse che signifiée la morte del papa. » (PaoUno, 0, 27.)

Vita Urb. IVexBemardi Guidonis rn«.,R. I. S., l. lU, part. I, p. 594. Cf. Roger Bacon, Opus majus^ p. 243. Londres, 1753.

« Morte di principi grandi, mutation di regni e allre infinité cala- mità. « (Malavolti, part. II, 1. U, f»30 r*.)

* « Quse, dicto pontifice in Domino dormienle, ulterius non est visa per aliquem. » (Ann. eccL, 1264, § 69, XXII, 155.) Un peu plus tard, les astrologues trompaient encore Manfred : « Veniunt aslrologi, cerlam spem régi de prosperis successibus pollicentur. (Sabas Malaspina, 1. II, c. xn, R. 1. S., t. VIII, 814.)

(AN. 1265) AUX BANQUIERS TOSCANS. 29

et seconder la grande entreprise dont ce prince était ap- pelé à prendre la direction *.

Le premier soin de Clément IV, avant même que le traité déflnitif fût conclu, devait êlre d'assurer au saint- siége les ressources que la France désormais ne pouvait ou ne voulait fournir*. Plus lente et plus difficile de jour en jour, même avec un pape français, devenait la percep- tion delà décime et des autres redevances ecclésiastiques. C'est donc à l'Italie et à ses riches trafiquants que l'Église demandait les moyens d'assurer des subsides au futur envahisseur. Le 25 avril 1265, elle contractait avec Jacopo Ricomanni et Albertino Rota, « citoyens et marchands de Florence, stipulant et comptant en leur nom comme au nom de Rardo Frescobaldi et autres associés', » un em- prunt de trois mille livres tournois. Cette somme, rem- boursable, le 15 août suivant, par la chapibre aposto- lique à Troyes ou à Paris*, fut aussitôt versée aux mains du vicaire de Charles d'Anjou à Rome, Jacques Gantelme, qui n'avait pu, malgré la dignité sénatoriale de son maî- tre, contracter directement cet emprunt*.

C'était le modeste commencement d'opérations finan- cières fréquentes, qui furent la nécessité, bientôt même la ruine de ce laborieux pontificat. Pour mieux dire,

« Ammirato, 1265, 1. U, t. I, p. 129. Sainl-Priesl, II, 114. Cher- rier, UI, 154-156. Léo. 1. IV, c. ▼, 1. 1, p. 484. H. Martin, IV, 319.

* Le dernier pape a^ait autorisé la levée des décimes sur les églises de France, mais la plupart des prélats refusaient de payer (Gherrier, III, 157).

* « A dilectis filiis Jacobo Ricomanni et Albertino Rota, civibus et merca- foribus florentinis, mutuantibus et numerantibus pro se et Bardo Lamberti Friscobaldi et aliis eorum sociis. » (démentis IV ep. xlyiu. Pcrouso, 25 avril 1265. Martène, Thés., H, 123-124.)

* Apud Trecas, si erunt nundinîe, vel apud S. Genovefam Parisius sol- vendarum. (Ibid.)

* Gum ipsi non possent mutuum invenire. » (Ibid.)

30 PÉNURIE DE CHAÎiLES D'àNJOU. (An. 1^)

Urbain IV, déjà pressé de besoins, avait donné le scan- daleux exemple de battre monnaie en trafiquant des foudres pontificales. Voulant obtenir quelques milliers de livres des marchands de Sienne, ville frappée d'inlerdit, il avait exemple de toutes censures ecclésiastiques Rolando, fils de Buonsignore, Bonaventura, fils de Bernardino, Ranerio, fils de Giacomo, Francesco, fils de Guido, et tous leurs associés ^ La plupart, sans aucun doute, étaient gibelins; mais Tintérêt mercantile les sollicitant de servir la cause guelfe, ils n'avaient pas hésité.

Ce n'était point avidité pure, si Charles d'Anjou, avant même de conduire son armée en Italie, réclamait in- stamment des subsides. Même en restant dans ses États, il s'y fût trouvé besoigneux. A Marseille, malgré les pro- fits d'un commerce actif avec le Levant, l'argent était rare. On n'y voyait guère circuler que des monnaies étrangères. Celles du pays étaient discréditées par l'altération con- stante qu'on en faisait. Les terres rapportaient si peu, que longtemps en Provence les dots avaient été payées en nature. Moins riches encore étaient les comtés du Maine et d'Anjou. Huit ans après la conquête de Naples, les gabelles du Mans et d'Angers ne rapportaient que quinze mille deux cents livres tournois, alors que la guerre contre Gênes et Pise avait ruiné le commerce des Mar- seillais'.

Un autre motif encore rendait impérieux les besoins d'argent. Par la durée comme par la dislance, la guerre d'Italie excédait les droits du souverain sur ses vassaux. Il ne les pouvait retenir sous sa bannière que quarante

« aem. IV ep. i?. Pérouse, 28 février 126S. Thés. U, 101. « Papon, Histoire de Provence, II, 357; III, 59, ap. Saint-Priesl, U, 121- 122. Pardessus, t. U, Introd., p. G5

(A!i. 1265) SON EXPÉDITION TRANSFORMÉE EN CROISADE. 31

jours, dont six pour aller et revenir, à raison de six lieues par journée, et encore à condition de ne point sortir des comtés ils avaient leurs manoirs \ Quelles sommes ne fallait-il pas pour entraîner si loin une armée de six cents arbalétriers, de cinq mille cavaliers, de quinze ou vingt mil le fantassins'! Le saint-siége lui-même n'y pouvait sufûre, s'il ne recourait aux expédients. Le mieux imaginé fui de transformer en croisade reli- gieuse une entreprise politique. Moyennant la permission de porter une croix mi-partie de blanc et de rouge*, moyennant Téconomique promesse de cent jours dMndul- gence*, Clément IV eut la joie de voir s'enrôler une foule de pieux gentilshommes, ardents à donner el même à recevoir les coups d'estoc et de taille qui leur devaient procurer le salut. D'ailleurs, une fois le traité conclu, et il l'était depuis le 26 janvier 1265% le pape autorisait son légat à remettre au « roi de Sicile » l'argent de la décime, à mesure des recouvrements, et invitait Louis IX

^ « Ricotii, I, 293.

Annales veteres Mutinensium (K, I. S., t. XI, 67). Chron. Parmense <R. I. S., t. IX, 780). Ann. ^cn., Ub. VI (R. I. S., t. VI, 565).

' « Nos enim cnicesignatos illos, quorum vota fuehnt Uditer conunu- tata, illa indulgentia illoque privilegio ac ea immunitate gaudere volumus que predicte terre succurrenlibus in generali conciHo sunt concassa. (7 mars 1265. UUerœ curiakê, anno I, f 59, Bibl. nat., t. XXXV. M. de Cherrier (111, 515, Âpp.)a publié ce document in extenso, « Mul- tos de ipsa décima équités.... soldat, aliisque concedit crucesignatorum veniam.... a Gampanis militibus quos summus pontifex soldari fecerat. » (Sabas Malaspina, II, 15, 16, R. I. S., t. VHI, 815.)

* Et lors fut une croiserie

Dont on portait la croiz partie ; Les croiz forent, si comme semble. De blanc et de Termeil ensemble. (Ckron. métrique de S. Maghire, coll. Buchon, VII, n,

ap. Cherrier, III, 159.)

> Voyez-en le texte intégral dans Saint-Priest, II, 552, Âpp., et dans Ltt* nig, Cod. dipl.. H, 946.

52 DÉPART DE CHARLES D'ANJOU. (An 1265)

à faire des avances à son frère, sous la garantie de rÉgIise^

Même à prix d'or, il fallait du temps pour conduire à travers les Alpes près de trente mille hommes, des bords du Rhône, ils campaient, non loin de Lyon, jusque sur ceux du Tibre, Clément IV les attendait. Charles d'Anjou était pressé : il avait promis au pape d'être à Rome avant la Pentecôte. Esclave de sa parole, il laissa son armée sous le commandement nominal de son gendre, Robert de Béthune-Dampierre, héritier du comté de Flandre, et sous les ordres effectifs de Gilles le Brun, seigneur de Trasignies et connétable de France, néces- saire conseiller de cette inexpérience princière'. Puis, aux derniers jours d'avril, il se rendit à Marseille, et suivi de mille lances d'élite qui montaient vingt galères, il cingla de voiles vers les côtes d'Italie'.

La tempête était déchaînée sur le golfe. Les quatre- vingts navires pisans ou siciliens de Manfred* pouvaient surprendre au passage la petite escadre et le téméraire envahisseur. Mais lui, il ne craignait rien : il comptait sur la Providence, dont il croyait fermement servir les desseins et qui le devait conduire par la main. Il échappa à l'ouragan, et par l'ouragan à ses ennemis : jamais l'amiral de Manfred n'eût pu croire qu'on prît la mer par un si gros temps. Rapidement poussé par le vent maître, ou mistral, vers les rivages toscans, Charles y vit

* Clera. IV ep. cv. Pérousc, 18 juillet 1265. Thés., II, 165, n" 179; Pérouse, 31 octobre 1265. Thés., Il, 241.

* Connétable avant février 1248, il vivait encore en 1272 (voy. Anselme, Hist. gén, de la maison royale de France, etc., t. VI, p. 87.

5 Saint-Priest, U, 137. Cherrier, Ul, 161.

* Flaminio dal Borgo (Diss. vi, p. 411). Grassi (p. 115) dit 84. Cf. Inghirami, VI, 437, Sismondi, II, 450.

in. 1365) SON ARRIVÉE A ROME. 33

se disperser sa flottille ; lui-même, avec sa galère royale, il vint s'échouer sur un banc de sable, près de Porto Pisano. Guido Novello était pour lors à Pîse. Il y avait reçu, dans une diète, tous les pouvoirs de Francesco Sim- plice, rappelé avec ses Allemands par Manfred en dé- tresse, et il portail seul désormais le titre de vicaire gé- néral en Toscane*. Il courut au rivage pour mettre la main sur Thumnine épave ; mais déjà l'énergique comte d'Anjou, à force de bras, remettait à flot sa galère et confiait de nouveau sa fortune à la tempête. Toujours poussé par le vent du nord ', il passait inaperçu des na- vires siciliens tout occupés de se sauver eux-mêmes, et qu'allait emporter vers les eaux génoises un brusque re- tour des vents du Midi*. A la hauteur de l'embouchure du Tibre, il se jeta dans un frêle esquif, et, au risque de périr, ordonna d'aborder à la côte. Là, ayant rallié ses galères, il leur commit le soin de dégager le fleuve des poutres et pieux dont on l'avait encombré; il leur donna rendez-vous à Rome, et se dirigea par la voie de terre vers Saint-Paul hors des murs, il prit enfin quelque

< Malavolti, part. II, I. U, S" 30 r». M. de Cherrier (lU, 462) qualifie bien mal Guido Novello en rappelant « le commandant des gibelins de Pise. i>

* « Quae Karolum devebebant, ad terram ventorum impulsu fuissent im- pulsa.... • (Sabas Malaspina, 1. Il, c. xvii, R. I. S., t. YIII, 815.)

' Nous ne voyons pas M. Hillebrand (p. 38) peut prendre que la flotte sicilienne fut complètement détruite. Sabas Malaspina, qui est la principale autorité sur ces faits, ne dit rien de semblable. 11 montre Manfred adressant des reproches à son amiral sur sa négligence , mais nullement sur la perte de la flotte, laquelle, en effet, revint vers Rome après la tempête. Voici le texte : « Gum ndmiratus stolii galearum Régis quas usque in districtum Januae valida tempestas impulerat,.... illico retroccssit et répétons fauces urbis, compcrit ex ipsis faucibus omnia obstacula.... dejecta.... sicque ob hoc a Rege praedicto de incauta et neglecta soUiciludine redargutus , passus est condignas contumelias et terrores. » (Sabas Malaspina, 1. II, c. xix, R. . S., t. Vm. p. 816.)

H18T. DE PLOUUKS. n. 3

34 CHARLES D^ÂiSJOU JURE LE TRAITÉ. An. 1265

relâche, tout en fournissant ses hommes de chevaux ^ c( Quand les Romains oyrenl la nouvelle de sa mer- veilleuse venue, si s'en émerveillèrent moult et dirent : Sainte Marie ! que sera de cet homme que les périls de mer ni les aguets de ses ennemis ne troublent ni n'épou- vantent ! Vraiment la vertu de Notre Seigneur sera avec lui *. » Les portes de la Ville éternelle étaient fermées et à l'abri d'un coup de main ; mais les gibelins n'osant plus sortir de leurs maisons, les guelfes marchent en grande pompe au devant de ce prince que, de loin, ses ennemis appelaient Carlotto^ le petit Charles', mais qui, de près, les pénétrait de terreur*. Il entra dans Rome entouré d'une multitude immense, portant des branches d'arbres, qu'ornaient leurs vertes feuilles du printemps. Sur son passage retentissaient les pieux hosanna et les saints cantiques, au son des instruments. C'était le samedi, veille de la Pentecôte. Le féal chevalier tenait sa

m

promesse avec l'exactitude d'un roi*.

Huit jours plus tard, le 29 mai, il se rendait dans la basilique de Saint-Jean de Latran, il était reçu, en l'absence du pape, retenu à Pérouse, par cinq cardinaux délégués, par le clergé, les nobles et le peuple. Après avoir ouï lecture du traité qui lui conférait la couronne de Sicile, il jura solennellement toutes les conditions que

< Sabas Malaspina, 1. H, c. xvjii, U. 1. S., YUI, p. 816.

* Guillaume de Nangis, Vie de saint Louis (Rectieil des historiens de la France, XX, 421.)

' Villani, VU, 6.

^ Par une singulière inadvertance, M. de Saint-Priest (U, 146) nous monlre Rome entière allant chercher Charles non à Saint-Paul-hors-les- Murs, mais à Ostie !

» Sabas Malaspina, loc. cit. Marlène, Thés., II, 135. Villani, VU, 0. Vitali, Storia de' Senatori di Rovuif I, 140. Sisiuondi, II, 451. Saint-Pricst, U, 146* Gherrier, Ul, 162.

(An 1265) NOUVELLES NÉGOCUTIONS FINANCIÈRES. 35

le saint-siége y mellail, notamment de ne jamais pré- tendre, pour lui ni ses successeurs, à la domination sur le reste de la péninsule ou sur l'Allemagne*. Afin de lui en ôter l'occasion, il lui était interdit de se mêler en rien des affaires de TEmpire, de la Lombardie, de la Toscane*, d'y accepter aucune élection, d'y contracter aucun mariage, d'y faire aucune acquisition ou conquéle, d'occuper ces contrées en totalité ou en partie'. On verra bientôt que, sans violer ce traité, l'Église devait en in- terpréter les termes de manière à ouvrir au roi la Tos- cane, après lui en avoir interdit l'accès.

Pour le moment, c'est encore de battre monnaie qu'il s'agissait. Tout l'argent remis au comte d'Anjou s'était englouti dans les préparatifs et la première aventure de l'entreprise. Comment en refuser d'autre au prince qui se voyait, faute d'espèces, retenu dans Rome, et qui s'obligeait, s'il en était requis, à fournir au saint-siége trois cents chevaliers bien armés pour servir pendant trois mois sous la bannière pontificale, sur terre ou sur mer, en quelque province d'Italie qu'il plût au pape de

1 c Cura prorsus intentionis sit romans Ecclcsi» ut regnum et terra praD- dicta nullo unquam lempore imperio uniantur, ut scilicet unus Romanorum imperator et Sicili» rex existât. Quod autem circa unionem ipsoruin regni et terne cum regno romano aut regno Teotonise , seu cum Lombardia vel Tuscia, sive cum roajori parte ipsaruin Lombardiae et Tusciae intelligimus. i (Art. 19, ap. Saint-Priest, l\, 355, Âppeod.)

* Nec intromittent se ullo modo de regimine ipsius imperii , vel regni Romani, seu regni Theotoniae, aut Lombardiae, seu Tusciae. » (Art. 11, ap. Saioi-Priest, 11, 350^ Âppend.)

' Nullum hujus modi electioni vel nominntioni assensum prsesta- boot.... » (Art. 11, p. 350.) < Numquam matrimonialiter copuletur. » (Art. 13, p. 352.) «.... Lombardiam vel Tusciam vel majorera parfera ipsanim per se vel per alios seu aliura occupabunt, capient , vel acquirent , aut sibi alias quomodo libet vindicabunt » (Art. 14, p. 353). Dans d*aulres articles encore, notamment dans le douzième, il est question de la Toscane et de précautions prises à son sujet.

36 EMPRUNTS DE CLÉMENT IV (An. 1265)

les conduire ou de les envoyer*? Pour contracter de nou- veaux emprunts, Clément IV était prêt à s'adresser, ce sont ses propres termes, « aux premiers marchands venus de Sienne, de Florence ou d'ailleurs*. » Ces mêmes Sien- nois qui s'étaient enrichis en prêtant à Urbain IV, Bona- ventura Bernardini, Francesco Guidi et leurs associés^, ouvrirent également leur bourse à son successeur. Le 3 juin, ils lui fournirent vingt mille livres tournois, remboursables, capital et intérêts, sur la décime de France, à la Saint-Michel suivante. Ce n'était pas même les six mois d'usage; mais ces âpres marchands ne vou- laient plus prêter à si long terme *, et pour ce court laps de temps, ils exigeaient la garantie de la chambre apo- stolique*. On comprend mal, de prime abord, que ces conditions usuraires et dures parussent a libérales » à Clément IV •, et qu'il n'eût que des éloges pour ces prê-

*■ In Campaniam, in Maritimam, in Patrimonium beati Pétri in Tuscia, ducatum Spoletanum, Marcham anconitanam, et in praemissam civitatem bcneventanam...., et in orones alias terras ipsius Ecclesiae per Italiani, tre- ccntos milites equis et arrais bene ac docenler munitos et paratos , ita quod unusquisque ipsorum habeat quatuor equitaturas, vel très ad minus.... per

très menses integros quod si maluerit Ecclesia.... nayali juTari exer-

citu, prsedicti milites débita taxatione ac recompensatione praehabita in na- Tale stolium commutentur. » (Art. 8, p. 548.)

* « Â quibuscumque mercatoribus Senensibus vel Florentinis aut quibus- libet aliis. » (démentis IV ep. lxix. Pérouse, 3 juin 1265, ap. Martène, Thés., U, 139.)

' Ces associés sont nommés, dans la lettre du pape, « Facio et Rostanno Juncte, Uugone Jacobi, Lotto Hugolini, Jacopo Egidii, Guascone Trapili- cini. » (Ibid,)

* c Cum creditores in longum terminum nihil credart. (Ep. cxx. Pé- rouse, 5 août 1265. Thés,, II, 179.)

* a Idenique magistereis super hoc praedictam decimam obligavit, et nos hujusmodi obligation! nostrum prxbentes assensum, nostra et Ecclesiae Ro- mans bona eisdem mercatoribus, si ductus cornes in solutione pecuniae prae dictc'e forte cessaret, per dilcctum ûlium P. Camerarium nostrum fecunus obligari. » (Ibid.)

® < Liberaliter mutuarunt. » (Ibid.)

(An. i!265) AUX MARCHANDS FLORENTINS. 57

teurs « afTectionnés, qui jamais ne faisaient défaut à rÉglise* ; » la suite de la correspondance donne seule la clef du mystère. Un emprunt du pape régnant et un autre du pape défunt aux mêmes banquiers, montant ensemble à neuf mille livres tournois, n'avaient pas été remboursés à l'échéance fixée, grâce à l'incurie de Simon de Brion, cardinal de Sainte-Cécile, légat pontifical en France*. Pour qu'en de telles conditions ces créanciers prêtassent de nouveau, ils y devaient trouver non-seule- ment leur compte, mais encore de considérables, d'in- solites profits.

Us en auraient voulu de plus insolites encore, si la concurrence ne les eût forcés, dans une certaine mesure, à limiter leurs prétentions. A Sienne même, Clément IV pouvait faire et faisait appel à Tommaso Spigliati. En juillet, il ordonnait de payer quatre mille livres tournois empruntées, toujours pour les verser aux mains du roi de Sicile, h Lottario Bonasce, marchand d'Orvieto, et à Ricco Bonaguida, Nero Fornari, Angelerio Bonelli, mar- chands florentins'^. En août, il devait payer trois mille livres à leurs compatriotes Peregrino Cassini, Albertino Rota, Giuseppe Coppi, Amatore Puzzini*. Il avait encore

* c Qai ad penonam nostram et Rom. Ecclesiam affectum genint benc- Tolentis specialis, quique nobis et eidem Eccle^iaeia aliquo necessitatis arli- culo non desunt. » (Ibid,)

* Miramur nec immerilo quum quod nos tibi expresse per nostras de- derimus litteras in niandatis ut novem millia libranim Turonensium quarum dilecti filii Bonaventura Beraardi, Rayncrius Jacobi et Franciscus Guidi.. . . partem de mandato felicis recordationis Urbani papae praedecessoris nostri , parlera Tero ad instantiam nostram.... liberaliter mutuarunt.... pnefatis mercatoi'ibus adhucprsedictampecuniamsolTere....non curasti. » (Glcm. IV ep. Lxxxiv. Pérouse, 6 juillet 1265. Hartène, Thés,, II, 149.)

' Glem. IV ep. lxxxtui. Pérouse, 10 juillet 1265. Thés., \i, 152. ^ Ep. cxix. Pérouse, août 1265, p. 177.

38 EXPÉDIENTS FINANCIKRS DE CLÉMENT lY. (An. 1265)

pour créancier à Florence Lotterîo Ferrucci et Bindo Ga- ligaï, sans compter ceux de Pérouse, de Rome, de Mont- pellier*. Les créances varient d'ordinaire entre cinq cenls et dix mille livres; cependant elles s'élèvent quelque- fois à vingt mille et môme à cinquante mille*. L*Église eût volontiers emprunté davantage; mais tout son trésor donné en garantie, vases sacrés enrichis de pierres pré- cieuses, crucifix d'or, encensoirs d'argent, n'inspirait pas confiance au delà. Encore ne comptait-on les espèces ni sur-le-champ, ni en une seule fois'. Maigre résultat acheté bien cher au prix d'un sourd mécontentement dans le clergé, et de la lourde obligation d'assurer le remboursement prochain de soixante mille cinq cenis livres, avec les intérêts*.

Cette obligation, comme on vient de le voir, n'était pas toujours remplie. Le prêteur courait risque de perdre intérêt et capital, car il n'était pas seul à avoir des droits sur le gage, et il reculait devant le scandale, nuisible à son crédit, de saisir les vases consacrés. Aussi, la bonne volonté des premiers jours faisait-elle place bientôt à une défiance croissante. Clément IV s'en plaint, comme de la

* Ep. L?, 29 avril 1265, p. 128. Ep. ccxliii. Pérouse, il mars 1266, p. 289. Ep. cxLix, Pérouse, 21 août 1265, p. 201.

* M. de Cherrier [III, 176) a donné une liste des emprunts pontificaux pour Tannée 1265. Nous ne la reproduisons pas, parce qu'elle est incomplète et inexacte. Pour qu'elle fût de quelque intérêt, il faudrait d'ailleurs y

oindre les emprunts des années subséquentes.

' < Yasa aurea et argentea cum pretiosis lapidibus et generaliter totum thesaurum Ecclesiœ iisdcm obligavimus prseter morem , et cum tanta licet

nsolita cautione de 50 millibus libris Turonensibus habendis non subito, nequesimul, scdsatis prope, satisque continue aliquam speni habemus. De majori vero pecuni» nuUam, quia nec pignora tantum valent. » (Ep. ccx, Pérouse, 22 décembre 1265, p. 260. Cf., ep. ccxxii, 19 janvier 1266, p. 269.)

* Ep. ccxii, ccxxu, Pérouse, !•' et 19 janvier 1266, p. 262, 269.

(Ax. 1265) SES SOLUCITATIONS A LOUIS IX. 39

malice des changeurs, et recourt contre eux aux repro- ches, aux menaces, à l'excommunication ^ Il tenait sous l'interdit toutes les villes gibelines, entre autres Sienne et Florence. II jouait de ses foudres, sans crainte de se blesser. Pour un prêt nouveau, il absolvait ses créan- ciers ; pour une réclamation ou un refus, il les frappait de nouveau*. Ainsi forcés à délier les cordons de leur bourse, ils exigeaient du moins que le roi de France s'engageât lui-même par lettres, car ils n'espéraient de recouvrement que sur les redevances françaises*. C'était donc Louis IX qui devenait la Providence financière du snint-siége. L'expédition de son frère était, après tout, une entreprise de famille, et il ne lui fallait pas moins de mille livres par jour pour ses Français et ses Campa- niens^. « Croyez-vous, lui écrivait Clément IV, que tant d'hommes puissent vivre de vent, qu'on puisse trouver, au delà des monts, des préteurs qui veuillent exposer leurs espèces, quand ils voient les précédents ne pas re- couvrer leurs créances'? Nous ne cessons de crier, et

« c

. Non negamus quam arguis Senensium mercatorum desidiam, nec malitiara excusamus, sed potius et minis et terroribus frangimus prout pos- fiimus et continuis increpationibus perurgemus. » (Ep. ccxxit à Charles

d'Anjou, p. 273.)

* Quam contra persecutorem Ecclesi» et fautores ejus tulimus.... Si quos hactenus aliter absolvisti,.... eos piotinus in pristinam reducas sententiam. » (Ep. ccxi à Tarchevêque de Tyr. Pérouse, 1*' janyier 1266,

p. 261.)

» « Nec dabunt cam (pecuniani) Italici mercatores recipiendam in Frau- da, nisi régis Franci» illustris habuerunt litteras. » (Ep. cxxxti, 33 août 1265, p. 190.)

* «I Gui omni die cum suis et Campanis quod ad suura necessario traxit obsequiuin, sunl necessariae mille libr». » (Ep. cxx, Pérouse, 5 août 1265. Thés., 11, 178.)

» « Nec posse de vento vivere tôt et lanlos, nec creditores ullraneos in- Tenire qui se velint hoc tempore ad mutuum dandum exponere , praBsertîm cnm audiant niale prioribus satisfactum. » (Ep, cxx^y, 23 août 1265*

40 PLAINTES DU PAPE A CHARLES D'ANJOU. (Aw. 1265)

notre voix retentit comme une trompette, en voyant le naufrage de l'Église, la détresse de notre fils, Tilluslre roi de Sicile. Si, à l'arrivée de sa noble et glorieuse ar- mée, notre roi manque de ressources, nous pourrons dire que le navire aura péri dans le port. Donnez ou prêtez de Targent aux marchands siennois qui sont en France, ou pensez que vous nous abandonnez au caprice des venls et de la mer*. » Et à son légat, le cardinal de Sainte-Cécile : « Empruntez donc pour donner aux Sien- nois des sommes que leurs associés de France mettront au service du roi, notre bâton de vieillesse. Demandez au roi de France, à son frère, aux prélats, aux religieux, aux bourgeois, aux usuriers, à tout le monde, quand même vous auriez d'eux essuyé dix refus*. » Mais après avoir tenté ces efforts surhumains, le malheureux pontife de- vait se retourner, non sans humeur, vers l'insatiable Charles : « Nous n'avons, lui écrivait-il, ni montagnes ni fleuves d'or; nos ressources sont épuisées, et les mar- chands sont fatigués '. Je ne sais comment vous ferez pour continuer à vivre dans Rome, si votre armée ne vient pas, et comment vous aviserez à l'entretenir quand elle sera venue. Votre frère, sollicité trois fois, n'a pas répondu

p. 188.) Numquid enim de vento creditur possevWere.... » (Ep. cxx, 5 août 1265, p. 178.)

* Procura modis omnibus ut de tua vel mutuanda pecunia Senensibus mercatoribus qui sunt in Francia tantum detur quod in his partibus se pos- sint effundere ad subsidium socii eorum, alioquin cogita quod.... nos man et ventis expositos derelinques. i (Ep. clxxxi, 17 novembre 1265, p. 242.)

* « Noster baculus senectutis.... quaere ergo mutuum quod des Senen- sibus, illud régi in istis partibus per socios suos refusuris. Quaere cum regc, qu£re cum.... omnibus, etsi decies rcpulsam passus fueris apud ipsos. » (Ep. CLxxxii, p. 245.)

Nec montes nec fluvios habemus aureos.... exhausit jam viribus et mercatoribus faligatis. i (Ep. ccxxv à Charles d'Anjou, p. 274.)

(Ah. 1265) L'ARMÉE FRANÇAISE EN ITALIE. Ai

une seule. Le clergé de France n'est pas plus empressé que lui. Le légat n'a pu ramasser, avec Tordre de votre autre frère le comte de Poitou, que quatre mille marcs d'argent et cent mille livres tournois*. »

L'heure était proche de cette suprême difficulté. Au débouché des Alpes retentissaient les trompettes et se déployaient les bannières de Charles d'Anjou. Les popu- lations, en France, suivaient de leurs vœux cette magni- fique armée. Le trouvère Rutebeuf écrivait :

Prions pour le roi Charles ; c'est por nos maintenir, Por Dieu et saint Eglise c'est mis au convenir *.

a Allons en Pouille, disait Hugues de Saint-Cyr, un des rares troubadours du parti guelfe ; allons conquérir le royaume : qui ne croit pas en Dieu ne doit pas posséder de terre". » En Italie, du premier coup, les guelfes prirent partout la confiance que perdaient les gibelins. Du coté de la force passèrent beaucoup de transfuges. L'exagération méridionale portait à soixante mille hommes les trente mille que Robert de Bélhune amenait à son beau-père, le nouveau roi*. Leur libre passage était assuré par des trai- tés habilement conclus avec les seigneurs et les communes, en Piémont et en Lombardie*. Après Turin et Novare,

* Ep. CLXxxi, p. 241.

> Œuvres, I, 147. Ed. Jubinal, Paris, 1839, in-8».

* Et aneiu en Polba lo règne conquerer.

Car sel qu'en Dieu non cre non deu lerra tcncr.

{Histoire littéraire de la France^ XIX, 472.)

^ « Et erant bene dicti Francisci sexaginta millia. n(Chron. Parmense, 1265. R. I. s., t. IX, 780.)

* Voy.les indications détaillées de tous ces traités dans Tiroporlant ouvrage que publie h Naples M. del Giudice, Codice diplomaiico del regno di Carlo e II d'Ângid, p. 59, 41, 47. Naples, 1863, in-4*. La première par- ie dusecoad ▼olume a paru en 1869.

42 MARCHE DES FRANÇAIS VERS ROME. (An. 1265)

Verceil, qui avait juré la ligue gibeline sur les reliques de saint Eusèbe, son patron, ouvrait ses portes avec un empressement obligé*. Pour gagner Rome, il fallait tour- ner l'Apennin et passer par Bologne, car les gibelins, maî- tres de la Toscane, fermaient la route directe. Napoleone délia Torre, anziaiio perpétuel ou seigneur de Milan, le marquis Obizzo d'Esté, le comte de San Bonifacio, avec les milices de Mantoue et de Ferrare, courent pleins de défé- rence au devant des Français. Buoso de Doara livre le passage de l'Oglio et se retire sur Crémone*. Seul fidèle, le marquis Pelavicino ne pouvait contenir ce flot chaque jour grossissant. Vaincu à Capriolo, il découvrait Parme cl Bologne. A la voix de l'évéque Geoffroy de Beaumont, préchant la guerre sainte. Lombards, Romagnols, Bolo- nais se rangent à Tenvi sous l'étendard de la victoire, fort réjouis de faire leur salut dans l'autre monde en servant leurs intérêts dans celui-ci. De Rome accoururent à cheval, sous le.s ordres de Guido Guerra, quatre cents nobles exilés de Florence, qui s'étaient offerts au pape dès l'arrivée de Charles d'Anjou*. Ils rejoignirent à Mantoue l'armée, surprise de leur splendide équipement*. Les armes de Clément IV, une aigle rouge dans un champ blanc, sur

< c Et cum fuerinl apud Yercelas, episcopus Yercellarum et advocati et alii de parte que dicitur Ecclesie contra juramenta promissa et facta super reli- quias S. Eusebii confessons illius civitatis, eos iatraxerunt in civitatem Ver- celii. » (Chron. de Rébus in Italia gestis, p. 254.)

« Villani (Vif, 4), Ammiralo (1. H, t. I, p. 129) croient à la trahison. Dante de même :

Ei piangeqtii l'argento de' Frnnceschi : lo vidi, potrai dire, quel da Ducra dove i pcscatori stanno frcschi. (Inf. XXXU, 113.)

Stefani, II, 131, ap. Delizie. etc., VUI, 1, 2. * Villani, VI, 87.

(An. 1265) COMBATS EN TOSCANR. 45

un serpent vert, brillaient sur leur bannière, et montraient en eux les champions attitrés de l'Église. Ils y ajoutèrent plus tard un petit lis rouge sur la tête de l'aigle, et tels furent désormais les insignes distinctifs de ce grand parti guelfe auquel appartenait l'avenir *.

Pendant que ce torrent d'hommes, accru ainsi de nou- veaux et continuels affluents, dévastait tout dans sa marche vers Rome, « sans se souvenir, dit Muratori, qu'ils étaient chrétiens et croisés*, » la Toscane gibeline faisait bonne contenance. Par une simple démonstration armée, Sienne forçait à la soumission l'abbaye de San Snlvadore. Elle mettait à sac Sarteano'^ et Radicofani, plus obstinées dans la résistance. Elle renforçait de quelques compagnies de milice l'armée que les Florentins entretenaient dans le val d'Arno*. C'est seulement qu'avait pris quelque gravité l'agitation produite par le passage des Français sur l'autre versant de l'Apennin. L'évêque d'Arezzo, de la famille des Uberti*, et gibelin par conséquent, s'était retourné vers les guelfes pour tirer vengeance de ses diocésains, qui, soutenus de Guido Novello, avaient porté sur les biens épiscopaux une main

« Villani, VII, 2. Ammirato, 1. Il, t. I, p. 129. M. de Sainl-Priest tra- duit : « une aigle de gueules et un serpent de sinople sur champ d'argent (U, 166). .

* « Commisero dapertutio le enormità che si possono immaginare, senza ricordarsi di essere cristiani e crociati. (Muratori, Ann. d'italia^ 1265.) Un peu plus tard, le pape lui-même se plaignait des excès de l'année de Charles à Bénévent (Clem. IV ep. ccLxn. Pérousc, 12 avril 1266. Thés,, n, 306.)

' Sartcano, dans le val di Chiana, entre Chianciano, Cetona et Chiusi, à dix milles au sud de Montepulciano, et quinze milles de Radicofani, en pas- sant par la montagne de Cetona (Repetti, Y, 175).

« 19 janvier 1266. Comiglio délia Campana, XII, 8, 21 . 22.

» Villani (VU, 12) le donne comme étant des Ubertini, mais Muratori cor- rige dans une note en disant des Uherti. Cf. Stefani, II, 132.

44 UBERTO SPIOVANATO DES PAZZI. (An. 1205

sacrilège. Donnant en garde à ses nouveaux alliés les châteaux qui lui restaient, il les aidait, en outre, à s'em- parer, de Castelnuovo*. Cette place prise, il fallait la défendre, et Guide Novello la serrait de près. Les chroni- queurs rapportent du chef qui y commandait une ruse de guerre, telle que les aimait la subtilité des Toscans. Ce chef, nommé Uberto Spiovanato, était des Pazzi du val d'Arno. Il fabriqua une fausse lettre il se faisait an- noncer la prochaine arrivée du roi Charles. Il y ai)pliqua e grand sceau de l'évêque d'Arezzo, son oncle, en le détachant d'une missive de ce prélat. Il mit cette lettre avec d'autres et de l'argent dans une bourse de soie, qu'il eut soin de perdre au plus fort d'une sortie et d'une es- carmouche. Les assiégeants l'ayant trouvée, crurent aux allégations du parchemin trompeur, et décampèrent en toute hâte pour rentrer à Florence. C'était abandonner aux guelfes enhardis tout le val supérieur de l'Arno*.

Quoique réel, cet échec n'avait, du reste, aucune im- portance. Presque invincibles dans les montagnes, les exilés ne pouvaient tenir en plaine. Ils inspiraient encore si peu de crainte, que les chefs gibelins n'hésitaient pas à s'affaiblir pour envoyer à Manfred plusieurs escadrons de cavalerie, politique évidemment judicieuse, car pour défendre la Toscane gibeline, il fallait à tout prix écraser Charles d'Anjou'.

Mais bien probable était déjà son triomphe. Les défec- tions de la Lombardie avaient leur pendant au fond de la

Ml y a plusieurs localités de ce nom. Celle dont il s'agit ici, c'est Castel- nuovo délia Chiassa, val d'Arao supérieur, sur la rive gauche du fleuve et a route duCasentino (Repetti, I, 507). Villani, Vri, 12. Stefani, If, 132.

» Malavolti, part. U, 1. II, ^ 31 y\

(An. 1265) SUPRÊMES NÉGOCIATIONS DE MANFRED. 45

Fouille. Pour cette campagne où, selon le dur mot de Dante, « tout Âpulien fut menteur *, » les rangs de l'ar- mée française se grossirent des San Severino, des Morra, des Fasanella, dont les familles n'avaient reçu de Frédé- ric II que des bienfaits. Les bourgeois, le menu peuple, travaillés par les agents pontiGcaux, considéraient sans effroi un changement de maître, si le nouveau maître de- vait rouvrir les églises. Manfred s'épuisait en efforts pour entrer avec lui en arrangements, pour faire agréer sa soumission au saint-siége. Une à une il énumérait les difficultés de la conquête. Il tentait d'en dégoûter son rival. Mais les réponses qu'il recevait lui en étaient tout espoir*. « Votre lettre, lui écrivait ironiquement Clé- ment lY, se répand en comparaisons fatigantes. Elle ex- pose longuement, et contre toute vérité, l'impuissance, l'orgueil de ce noble guerrier, en qui tous les yeux ver- ront, par la suite de l'affaire, non-seulement ce que vaut rhomme, mais encore ce que Dieu peut en l'homme. Que si l'on nous objecte la difficulté des voies, Dieu est puissant à ouvrir ce qui est fermé, à dénouer ce qui est noué, à vaincre le grand nombre par le petit. Attendons son jugement'. »

Il fallait donc recourir aux armes. Mais dans quelles

* dove fu bugiardo

Ciascun Pugliese.

{Inf. XXVni, 16.)

M. de Saint-Prîest (H, 173) traduit bugiardo par couard^ ce qui est un for- mel contre-sens.

M. Von Raumer (Geschichte der Hoherutaufen, IV, 51 4) prétend que Clément IV, après le couronnement de Charles d'Anjou, songea de nouveau à entamer des négociations avec Manfred. La réponse du pape prouve le contraire. Le couronnement est du 1*' janvier 1266 ; les propositions de Manfred sont antérieures ou postérieures de quelques jours. ^ Clem. IV ep. ccixvi, 1266 (pas de mois). Martène, Thés., II, 274.

46 CHARLES D^ANJOU DANS LE ROYAUME. (An. 1266)

inégales et cruelles conditions ! La trahison élait jusque dans la famille de Manfred, jusque chez son beau-frère Riccardo d'Aquino, comte de Caserte*. Ils sont toujours rares, les fidèles serviteurs qui s'ensevelissent dans la ruine de leur maître. Or cette ruine, tout le monde la prévoyait. Détaché de sa souche, privé de la sève qu'il puisait jadis en terre allemande, ce rameau des Hohen- staufen ne pouvait reverdir qu'à la condition d'être planté en terre papale, de trouver dans la papauté un nouveau principe de vie, et tout espoir en était perdu depuis longtemps.

Déjà la campagne était commencée. En huit jours, par un temps froid et sur la neige durcie, Charles avait conduit sa lourde cavalerie et ses pesantes machines aux frontières de l'État napolitain. Son adversaire, sagement résolu à la défensive, tentait encore de feintes négocia- tions : il attendait des mercenaires allemands. La réponse qu'il reçut était d'un rude soldat, comme d'un fervent chrétien : « Allez, s'était écrié le prince français, dites au sultan de Lucera que je le mettrai en enfer, ou qu'il me metlra en paradis* ». Dès le premier engagement, la

* Villani (VU, 5) prétend que Manfred avait abusé de sa belle-sœur, la com- tesse de Caserte, et par veut expliquer la trahison du comte. M. de Cher- rier (lU, 186) répond qu'elle était mariée depuis vmgV^pt ans, et qu'à par- tir de Texcommunication de Frédéric , la famille d*Àquino eut toujours un pied dans chaque camp.

* Villani (VII, 5) donne cette réponse dans un jargon macaronique qu'il prend pour du français : « Allés, idit moi a le sultam de Locere hoggi mê- lerai lui en emfern, o il metra moi en paradis. » H. de Cherrier met à cet endroit la négociation avec le pape que nous avons rapportée plus haut ; mais c'est de sa part purement arbitraire, car la lettre pontificale ne porte que la date de Tannée. \\ est clair qu'à ce moment il n'y avait plus de né- gociation possible qu'avec l'ennemi qu'on avait devant soi. Si Charles avait consenti qu'on envoyât des ambassadeurs à Pérouse et qu'on attendit leur retour avant de poursuivre sa marche, il en serait resté quelque chose dans . histoire.

(ÂH. 1266) LES DEUX ARMÉES EN PRÉSENCE. 47

première ligne de défense fut perdue. Tandis que le comte Giordano surveillait en vain, avec sa cavalerie, les gués du Garigliano, le comte de Caserte livrait le passage de ce fleuve à la hauteur de Ceperano. Sur la seconde ligne, la forteresse d'Aquino ne pouvait tenir; Roccad'Ar- ce, un nid d'aigle, était lestement escaladé par les fantassins de France, « dédales empennés », comme les appelle Sabas Malaspina*. Naples etOaëte ouvraient prudemment leurs portes*. San Germano, imprenable clef des contrées méridionales, tombait à son tour par surprise aux mains des Français et des guelfes florentins, leurs alliés^ Le bas Vulturne, protégé par Capoue, pouvait être une troi- sième ligne de défense; mais les gués du haut Vulturne une fois franchis, elle devenait intenable. Manfred se retira donc et rallia le gros de ses troupes dans la vallée du Calore, non loin de Bénévent. Pour prévenir des dé- fections nouvelles, il les déploya sur trois lignes dans la plaine de la Grandella, où, faute d'avoir occupé les délilés des montagnes, il voyait descendre les Français; puis, de pied ferme, il attendit ou offrit l'inévitable combat. Sa deuxième c< bataille » ou « eschielle », comme on disait alors, était formée de mille gibelins toscans et lombards, commandés par le comte Giordano. L'ennemi, imitant ces dispositions, avait également placé au second rang les guelfes italiens avec les Provençaux, mille lances en- viron sous les ordres du roi. Sous ceux de Guido Guerra

* « liane gallici milites» quasi lene quid esset, miractilosc conscendunt, ad quam, nisi novas alilum niutarentur in formas aut lacertos huberent monstniose, daedalica fîctione, pennalos, vix credercntur posse pcr longa tempora devenirc. (Sabas Malaspina, 1. III, c. iy, R. I. S., t. YIII, 8t2l.) Chron. de rébus ^ etc., p. 256.

^ \'illani, VU, 6. Sabas Malasuina* l. Ul. c. iv, R. I. S., t. VIU, 821.

48 BATAILLE DE BÉNÉVENT. (An. 1235

a réserve était formée de quatre cents exilés florentins. Manfred les voyait ainsi que les autres, et il admirait leur belle ordonnance. On prétend qu'il dit avec tristesse : Ces guelfes ne peuvent perdre aujourd'hui. sont ces gibelins qui me devaient assistance et pour qui j'ai dépensé tant de trésors*? Ceux qu'il comptait dans son armée, quoique plus nombreux que n'étaient les guelfes dans l'armée ennemie, ne lui pouvaient faire oublier lant de nobles et de bourgeois prudents qui res- taient claquemurés dans leurs villes, sous prétexte de les conserver à la cause gibeline et au roi Manfred (26 fé- vrier 1266).

C'est donc contre un adversaire sans espoir, mais non sans courage, et avec des forces visiblement plus consi- dérables*, que Charles d'Anjou allait se ruer avec une confîance qui ne négligeait d'ailleurs aucun moyen de succès. Il recommandait aux siens de férir d'estoc plutôt que de taille, les chevaux à la tôte et les cavaliers a l'ais- selle, mais les chevaux de préférence aux cavaliers, car ceux-ci une fois à terre et sous leurs montures, embarras- sés dans leurs étriers et alourdis par le poids de leurs armes, pourraient être facilement occis par les hommes de pied'. Nul ne s'en aille! criaitil, pour défendre de faire quartier. Tout était permis contre le « sultan » qui avait dans son armée tant de « porcs^, » tant de Sar-

* Villani, vu, 8, 9. Ammiralo, l H, 1. 1, p. 130.

* Les auteurs s'accordent sur ce point, quoiqu'ils varient sur les chiffres. ' « Reddite vos cautos et attentes ut poilus cquos quam homines offen-

datis.... » (Sabas Malaspina, 1. III, c. vi, R. I. S., t. VIU, p. 823.) —Si pri- rent petites espées qu'ils avoient et s'escrièrent que on ferit d*estoc par dessous les esselles, les Aleman estoient plus legierement armés. (G. de Nangis, Vie de saint Louis, Hisl. liit. de la France^ XX, 425.)

< Porcine sunt isti qui contra nos cum tanto clamore descendunt ? » Sabas Malaspina, 1. lU, c. x. R. i. S., t. VIII, 826.)

(Ah. 1266) DÉFAITE DE MÂl^FftËD. 49

rasins ennemis de Dieu, si peu de prêtres et d'aumô- niers.

Entre ces musulmans et ces croisés, le combat fut une horrible et confuse mêlée. La discipline militaire dispa- rut sous une aveugle fureur, fruit ordinaire des haines religieuses. Des deux parts, nulle tactique : à mesure que les troupes engagées faiblissaient ou pliaient, on en faisait avancer de fraîches. Quoique la courte épée des Français luttât avec désavantage contre Tépée si longue des Allemands^ la victoire devait donc rester aux plus nombreux. Autour de lui, Manfred ne voyait plus qu'une poignée de fidèles : des Romains, des Lombards, quelques barons du royaume. Avec eux il s'élança pour un su- prême effort; mais jusque parmi eux il rencontre des traîtres ou des lâches : son grand camérier, le comte de Malecta, se retire vers Bénévent, emportant le trésor dont il était le gardien*. Son beau-frère, le comte d'Acerra, prend la fuite avec d'autres seigneurs. N'ayant plus, comme il le dit alors, qu'à mourir en roi, plutôt que de vivre dans l'exil et la misère*, il quitte ses insignes royaux, qui l'eussent fait reconnaître, et, des mains d'un écuyer, prend son heaume de bataille. L'aigle d'argent qui en

> Car les deux mains en haul levées

dictent d'unes longues espées

Souër tranchanz à larges meures... '';

Li François espées reportent Coui tes et roidcs dont ils taillent, Mez aux ennemis navrer Paillent.

[Guill. Guyart, Royaux lignages, t. H, p. 77.)

« Cherrier, III, 195.

' « Polius, inquit, hodie volo inori rcx quam vivere cxul et miser. » (Ri- cohaldi FerrariensU Pomarium, R. I. S., t. IX, 135.)— «Mulo, inquit, ho- die mori rex in acic quam vivere exul et calamitosus. » (Chroii. Fr. Pi- pini, c. VI, K. I. S., t. IX, 679.) Cf. Chron. Siciliœ auclore anonyniOj R. I. S., t. X, 832.

UST. M FLOliENCE. U. ^

50 RECHERCHE DU CORPS DE MANFRED. (An. 1266)

faisait le cimier étant tombe à terre : Hoc est signum Dei, dit-iP; mais il ne s'en jeta pas moins au plus fort de la mêlée, et il y disparut obscurément, comme le dernier de ses hommes d'armes\

Parmi les captifs conduits au camp des vainqueurs se trouvaient bien le comte Giordano, les frères Simplice, et ce Piero Àsino des Uberti, qui avait jadis cassé la tête à Cece Buondelmonti, sur le cheval du grand Farinata'; mais vainement on y chercha Manfred. Comme personne ne disait l'avoir vu parmi les vivants, Charles donna ordre d'examiner les morts. De trois jours il défendit d'en en- lever un seul du champ de bataille. A la (in, un soldat picard, qui avait dans son butin le destrier royal, déclara avoir vu tomber dans la lutte le cavalier qui le montait, un homme blond aux yeux bleus, avec une barbe rouge au menton, de peau blanche, de taille moyenne, de phy- sionomie agréable*. A cette description précise, les courti-

* Villani, VII, 9.

* M. de Cherrier (III, 196) fait remarquer avec raison que Guillaume de Nangis (hc, cit., p. 427) et Fcrrcti de Vicence (1. I, R. I. S., t. iX« 947) sont les seuls chroniqueurs qui accusent Manfred d'avoir pris la fuite. Les autres, quoique guelfes pour la plupart, rendent témoignage de sa bra-* ▼cure.

' « Magnum quoquo captivorum numo.rum ad carceres Garoli bellicus eventus adduxit, inter quos Jordanus et Bartholomaeus Simplex, eorumquc firatres, nec non Pctrus Âsini de Ubertis Florcntinus ghibcUinœ iactionis auctor. f (Fr. Pipini Chron,, c. vi, R. 1. S., t. IX, 680.) « Non si fa menzione di persona altra di conto de' Fiorentini che Picro Asino degli Uberli. t (Ammirato, 1. H, t. I, p. 130.)

* « Erat, inquit (miles Picardus), homo flavus, amœna facie, aspectu pla- cabilis, in maxillis rubeus, oculis sidereis, per totum nivens, stalura medio- cris. f (Sabas Malaspina, 1. III, c. xui, R. I. S., t. VUI, 830.)— A la même page, cet auteur dit encore : « Formosum corpus Manfredi. » Cf. Dante :

Biondo era e belle e di geutiie aspetto; Ma Vun de* dgli un colpo avea divido... E oioetrommi una piaga a sommo il petto. (Purg. 111,107.)

(An. 1306) SÉPULTURE DE MANFRED. 5i

sans napolitains reconnurent celui quUls appelaient <x leur roi, leur capitaine, leur ma'tre, leur agneau*. » Après bien des recherches, on le trouva percé de coups, dé- pouillé par les ribauds ou r.oldats d'aventure qui, dans les combats, n'avaient d'yeux que pour le bulin*. « Et soit ce qu'il eût été faussemeit et contre droit honoré de royale majesté, le roi Charles, qui de ce fut remembrant, et qui libéral et franc cœur avoit% ne souffrit pas que sa charogne fût laissée aux bêles et aux oiseaux du ciel à dévorer, ainçois la fit couvrir de un moncel de pierres en une voie commune près de Boni vent \ d Le seul honneur funèbre qu'il refusa, ce fut la sépulture ecclésiatique, à laquelle ne pouvait prétendre un excommunié '^. Les Ita- liens, d'esprit plus libre, mais moins conséquents, ne virent que dureté, qu'indigne vengeance dans cet acte de naturelle et pieuse logique \ Par une semblable erreur,

* fl Heu, heu ! occisus est agnus, rex, dux et dominus noster , qui elegit cum suis mori potius quam vWere sine ipsis. p (Sabas Malaspina, 1. lU, c.xiii, R. I. S., t. Vin, 830.)

* Contigit quod Die dominica corpus invcntum est nudum penitus in- ter cadavera peremptorum. » (Lettre de Charles d'Anjou au pape, Cod. dipL del regno, I, 114.) Villani (VU, 9) etFr. Pipini (R. 1. S., t. IX, 680) rap- portent une version plus saisissante, et, pour ce motif, suivie dans la Divine Comédie : c Un villain ayant reconnu et ramassé le cadavre de Manfrcd, Tau-^ fait porté au camp , couché sur un âne , en criant à tuc-téte : Chi accatta Manfredi f Sur quoi un baron aurait accablé le villain de coups de bâton et fait apporter le corps à Charles, devant qui le comte de Caserte, Giordano d^Ângiano, Bartolommeo Simplice et autres famihers du malheureux vaincu, le reconnurent, c Uélas ! se serait écrie le comte Giordano, les yeux pleins de larmes et en se voilant la face : c'est bien mon seigneur ! »

' Trop libéral même, au gré de ce rude chroniqueur : « Et fu la cause pour ce qu'il les cuida atraire par dcbonnaireté, mais tniex li venit que il les eut fet punir et décoler. » (Guill. deNangis, loc. cit., p. 427.)

* Guillaume de iNangis, loc, cit.j p. 427.

* Ego itaque naturali pietate inductus, corpus ipsum cum quadam hono- rificentia sepulturae, non taraen ecclesiasticse, tradi feci (Lettre de Charles Cod. dipL del regno, I, 114).

* In quo vere quum non sit vindicta ad mortuos, generositati sua idem

52 MANFRËD JUGÉ (Ar. 1266)

ils prirent pour une basse injure ces pierres jetées sur le cadavi*e, seul monument funéraire des héros morts dans les temps primitifs^ L'injure vint du haineux Pignatelli, archevâque de Cosenza, qui, par ordre du pape' ou de son propre mouvement, fit exhumer avec ignominie et transporter hors du royaume les restes de Manfred. Au- dessus de Geperano, non loin du Liris et sur les rives d'un ruisseau de l'État pontifical, le Yerde, qui y déverse ses maigres eaux, ils furent jetés dans un champ sans les couvrir ni de pierres ni de terre, exposés au vent et à la pluie, en proie à ces oiseaux du ciel dont un rival triom- phant avait du moins voulu les protéger'.

La poésie contiunporainc ne se montra guère plus clé- mente a la défaite. Elle faillit, cette fois, à son noble rôle, qui est de l'honorer et de la relever, dans la mesure de la justice. C'est à peine si quelques étrangers, le trouba» dour Àimeri de Peguilain\ le trouvère Adam de la Halle,

Carolus plurimum dcrogavit (Fr. Pipini Chron,, c. 6. R. I. S., t. IX, 680). Dante est plus juste :

Sotto la çuardia tlclla grave inora (Purg, m, 129.)

Guardia compense grave, qui pourrait être pris en mauvaise part.

1 Sabas Malaspina, loc, ci^. ViUani, Vil, 9. Gherrier, lU, 199. Aujour^ d'hui encore, nejctte-t-on pas souvent une pierre ou un peu de terre dans la fosse ouverte d*un parent, d'un ami, avant de s'éloigner?

* Se '1 poster di Coscnza c:h' alla caccia

Di me Tu messe per Ciementc... (Purg. III, 124.)

* Villani, Vil, 9. Pétri Diaconi HiU. mon, Ca$êin., p. 756, ap. Cherrier, m, 200. Cf. Dante, Purg., lU, 130 :

Or le bagna la pioggia c movc il vente, Di Tuor dal Rcgno, quasi lungo il Vente, Ovc lu trasmutô a lume spcnto.

* Totas honora e (uig fag benestan Foron gutal c délit e mal ine^

(Ah. iîM) PAR LES POËTES CONTEMPORAINS. 53

eurent quelques mots de bienveillant souvenir pour la lamentable victime d'une grande cause. Il est vrai que les paroles de ce dernier sont en quelque sorte une réha- bilitation autorisée, car ménestrel au service du vain- queur, il ne reproche au vaincu que son impiété :

Biaus chevalier et preus et sages fu Manfrois, De toutes bonnes tèches entechiès et couilois ; En lui ne faloit riens, fors que seulement fois*.

En Ilalie, sous l'implacable règne des guelfes^ Dante le premier et Dante à peu près seul osa être juste pour ce grand gibelin malgré lui. II Tappelle « le fils heureu- sement né de César*. » Quoique ses péchés fussent « hor- ribles, » c'est au purgatoire, non dans l'enfer qu'il le place, parce qu'il s'était tourné en mourant vers la a Bonté infinie', » pure hypothèse du poëte, mais marque d'in- dulgence et d'admiration. Au seuil du purgatoire même, selon la doctrine des théologiens, Manfred devait altendre trente années pour chacune de celles qu'il avait vécu dans les censures ecclésiastiques : Dante abrège pour lui le temps de ces épreuves préliminaires*, et la postérilé ra-

Lo jorn que mortz aucis lo miel presan E 'i plus plasen qu'ancroais nasques de maire, Lo yalen rei M^nfrei que capdelaire Fon de yalor, de gaug, de totz loa bes; Non sai cossi morlz aucir lo pogues, etc. [Aimeri de Peguilain, ap. Renouard, Choix des poésies originales

des troubadours, V, 12.)

* Ccit du roi de Sezite, dans les Œuvres de Ruteheuf, l, 435, notes et éclaircissements.

* Federicus Caesar et bene genilus ejus Manfredus (De vulgari eloquio, I, liî, éd. Fraticelli, Opère minori di Dante, II, 180).

» Purg. III, 118.

* Purg, lU, 136. M. de Saint-Priest (II, 207) se trompe étrangement quand il explique Tindulgence et la pitié de Dante, par ce motif que Mao-

54 JUGEMENT DE LA POSTÉRITÉ. (An. 1266)

tifie cette sentence atténuée, mais sévère encore : sans méconnaître les talents réels, le caractère aimable, la mort glorieuse de Manfred, elle ne peut oublier sa cou- pable ambition. Si elle en parle sans indignation et sans trop de blâme, c'est qu'elle pèse les raisons qui en sont Texcuse : le désir des Italiens, dans toute la péninsule, de ne point voir un même prince dominer sur le Nord et sur le Midi; des Napolitains dans la Fouille et en Sicile, d'avoir un roi qui vécût parmi eux et n'eût souci que de leurs intérêts; l'incertitude de savoir quel était, dans ces contrées méridionales, le maître légitime, du pape ou de l'hérilier de^ Hohenstaufen, qui s'en attribuaient simul- tanément la souveraineté ; les qualités personnelles enfln qui devaient rendre l'affable, le doux, le généreux Man- fred aussi populaire parmi ses sujets que devait l'êlre peu le sombre, le dur, le cruel Charles d'Anjou.

fred aurait été un a prince presque national, qui avait essayé, quoique en Tain, de fonder une Italie. » Bien autres étaient les vues du poète, du poli- tique qui, de tous ses vœux, appelait Henri VU.

CHAPITRE II

LES FRATI GAUDENTI ET LE PROTECTORAT DE CHARLES D*ANJOU

1266-1267

Effets de It bataille de Bénévent en Italie. Réconcilialion de Florence avec l'Église. Concessions de Guido Novello. Les frati gaudenti, Conseil des trente-six huoni uamini, Organisation qu'ils donnent aux art». Pro- grès de la démocratie. Efforts de Clément lY pour chasser les Allemands. Emprunt refusé à Guido Novello. Attaque des Lamberti contre les trente- six (11 no\'embre 1266). Résislance des marchands. Échec et retraite de Guido Novello. Il lente de rentrer dans Florence (12 novembre). Réor- {^anisation du gouvernement florentin. Part qu'y prend Clément lY. Effort des Florentins pour conserver leur indépendance. Domination passagère dos modérés. Mariages mixtes. Mécontentement des guelfes et du pape. Leurs tentatives pour dissoudre le ligue gibeline. Entrée de Guy de Montfort et des Français à Florence [\2 avril 12G7). La seigneurie offerte à Charles d'Anjou. Réforme des institutions florentines. Les douze buoni uomini, Les divers conseils. Les biens des gibelins confisqués. Orga- nisation de la parle guelfa. Plaintes des gibelins : Fra Guittone d'Arezzo.

Comme un coup de foudre attendu, mais que l'attente ne rend pas moins formidable, la bataille de Bénévent retentit dans toute Fltalie, et Tébranla jusqu'en ses fon- dements. La chute de Manfred était pour les gibelins plus que la perte d'un chef habile et puissant ; c'était la ruine d'une maison redoutée, unique support de leur parti. « La Sicile, écrivait avec enthousiasme Clément IV, est rcssuscitée vivante d'entre les morts*. » En Lombardie,

' Ecceper Dei graliam Sicilia rediviva nuper a mortuis resurrexit (Clem. IV ep. ccLXxxTiii. Thet.f II, 527).

56 GUIDO NOVELLO AFFAIBLI A FLORENCE. (An. 1266)

toutes les villes, sauf Pavio el Vérone, tous les tyrans, sauf Buoso de Doara, adhèrent aux vainqueurs*. La moindre résistance est aussitôt châtiée ; Buoso de Doara se voit excommunié, banni pour toujours*. La Marche, si longtemps rebelle au souverain pontife, son maître lé- gilime, en reconnaît enfin l'autorité'. Les guelfes de Toscane, si cruellement abattus, relèvent partout la têle. Pour menacer les gibelins de jusles représailles, ils n'at- tendent pas même le retour des vaillants exilés qui venaient de se couvrir de gloire. Ils se rapprochent de Florence ; ils viennent jusqu'au pied des murailles, jusqu'à l'église des Servi pour y tenir conseil, pour y nouer ou renouer avec leurs amis du dedans des relations que n'empêchent plus leurs ennemis*. Dans Florence même, commande toujours Guido Novello, après avoir murmuré tout bas, on se plaint tout haut des dépenses extrêmes, des charges désordonnées, des prestations énormes et vexatoires qu'il impose aux habitants. « Le peuple, dit Stefani, commençait à rugir, en se rappelant qu'il avait coutume d'être seigneur, et qu'on le traitait comme chiens*. » Il étendait la responsabilité de ses maux à tous les magistrats, et il avait cessé de les craindre, car il les sentait plus occupes de se défendre que d'atta- quer. I^ tyrannie cesse d'être redoutable, et elle disparaît d'elle-même, quand elle redoute son châtiment pour le lendemain.

Les plus habiles, en pareils cas, perdent la tête. Que

* Clem. lY ep. cclvii, caxxxviii. Thei., II, 502, 327.

* Ckron, de rébus, etc., p. 259 sq. Memorialc potestatum liegien" siiim. R. LS.,t. VIII, 1126.

' Marchia nostrn ad nos rcdiit (Clem. IV ep. ccltii. Thés, y II, 302),

* Villani, VII, 13.

> Coininciô il popolo a ruggire, ricordandosi che soleano avère lasignoria

(An. 1266) IL RÉCONCILIE FLORENCE Â L*ÉGLISE. 57

pouvait Guido Novcllo, aussi médiocre homme d'Ëtat quMnsuffisant capitaine? Il ne pensait qu'à sauver son pouvoir, et il se flattait encore d'y parvenir*. Il ne com- prenait pas que, séparé comme il Télait du peuple, il ne pouvait céder quelque chose, sans être réduit à céder tout. C'est l'éternelle histoire des gouvernemenls mena- cés. Ils épuisent leurs forces à remonter le courant qui les emporte, et quand, à bout de forces, ils s*y abandon- nent, l'abîme est trop près pour qu'ils n'y soient pas précipités.

Son premier soin, un mois à peine après la bataille, fut de réconcilier Florence avec TÉglise. Dans le courant de mars 1266, « le potcstat, le conseil et la commune, revenant à ce cœur dont ils s'étaient éloignés inconsidé- rément et non sans périP, » envoyaient en ambassade auprès du pape quatre juges : un d'eux, Jacopo de Cerrelo, était constitué syndic pour demander en leur nom la levée de l'excommunicalion et de l'interdit. Clément IV accueillit favorablement l'humble requête ; mais ne jugeant pas qu'on lui offrît de suffisantes garanties', le 25 mars, il commettait au cardinal Oltaviano des Ubal- dini le soin de donner satisfaction à Florence, après que soixante marchands « solvables » se seraient engagés a obéir en tout au saint-siége et à payer sur leurs propres

et il reggimcnto, e chc non crano signori. ma como caui traltati da* ghi- bellini colle imposte clic il conte Guido facea loro. (Stcfani, U, 135.)

« Villani, Vil. 13.

' Lettre de Clément IV au card. Oltaviano des Ubaldini , Pérousc, 25 mars 1266 (Arch. di Stuto, Cartapecore Strozziane-Uguccioni). M. G. Capponi a public pour la première fois ce document (T. I, p. 549, app., 1).

^ Quia tamen ab eisdem sindicho fideijussoribus datis ab eo plenarie non est chautum (/(tV/., ap. Capponi, p. 5i9).

58 PROJETS DE RÉFORMES (kn. i26G)

biens toutes les sommes qu'il pourrait exiger d'eux \ Le 7 avril suivant, l'ancien ami de Frédéric II faisait rentrer Florence gibeline dans le giron de l'Église. Cinq juges et notaires « par raulorilé impériale » enregistiaient cette grâce, qui s'étendait nominativement à quelques particuliers ' ; Arezzo , Pistoia suivaient aussitôt cet exemple. « La porte est ouverte, écrivait joyeusement le pape, au salut de toute la Toscane'. »

Sûr désormais de la bienveillance ou tout au moins de la neutralité du saint-siége, Guido Novello n'avait plus qu'à mériter et, s'il se pouvait, qu'à conquérir celle de ses adversaires enhardis. C'était la partie ardue de sa tâche. Il y eût fallu plus d'adresse et de résolution qu'il n'en avait. Il ne sut imaginer que des mesures incohé- rentes, que d'insuffisantes concessions, et il les imagina trop tard. « Employés avant d'être nécessaires, dil Machiavel, ces remèdes auraient pu être utiles. Tardifs et sans préparation, non-seulement ils ne servirent point, mais encore ils hâtèrent la ruine*. » Au lendemain du jour il avait fait au pied du trône pontifical une soumis- sion prudente, Guido faisait encore mine de se défendre : il appelait à lui les forces de la taglia^ qui élevèrent les

* Receplis ab eis sexaginla fideijussoribus mcrcatoribus qiios facilitate conyeniendi ac solvendi facultate idoneostibi esse constiterit... pecuniarum sumroas quas per nos scu alios aut aliutn exigemus vel exigi facicmus ab cîs, de propriis bonis soWent (Ihid.),

* Facta fuit ista relaxa tio... anno 1266, die 7 mcnsis aprilis... Ego iiih- periali auctoritate judex et notarius... (Ibid,).

> Ecce janua panditur ad salutem totius Tuscise. Jam namquc Tiam tenet eamdem Pistorium, eamdem Âretium... (Clcm. IV ep. cclxiv. Pérousc, 13 avril 1266. Thés,, II, 310).

* Quelli rimedii che, avcndoli fatti prima clie la nécessita yenisse, sa- rebbero giovati, facendoli dipoi senza grade, non solamente non gioTa- rono, ma affrettarono la rovina loro (MadiiaTcl, lit, fior,, II, 19).

(Ah. 4266) DE GUIDO KOVELLO. 59

siennes, en y joignant ses six cents Tedeschi^ au chiffre respectable de quinze cents cavaliers*. Pour gagner lés esprits, le bon vouloir de la multitude et du parti guelfe% il substituait, cependant, des procédés humains aux rigueurs ; il tentait même, paraît-il, d'appeler un popo- lano^ GiannuzzoSoldanieri, aux fonctions de capitaine du peuple; mais Soldanieri n'acceptait pas, ou il ne pouvait prendre possession de sa charge'* : personne ne se laissait séduire à ces avances intéressées de la faiblesse et de la peur. C'est alors que Guido Novello conçut le dessein d'introduire à Florence une magistrature bizarre, essayée en 1254 à Modcne, et qui ne pouvait qu'obtenir l'agré- ment du saint-siége.

Confier à deux polestals simultanément l'administration de la chose publique, telle avait élé l'innovation de Modène*. Guido Novello y crut apporter une amélioration ingénieuse, en voulant que l'un des potestats fût guelfe et l'autre gibelin. Pour faire montre d'impartialité, il in- troduisait la guerre au sommet de la judicature, et si disposé qu'on soit à le croire sincère dans cette expérience,

* Villani, VU, 14. Ptoléraée de Lucques (Annal., R. I. S., t. XI, 1285). Stefani (U, 135) dit 2200.

* Guadagnarsi gli animi, la benevolenza délia moUitudine délia parte guelfa (Malavolti, part. II, l. 2, f* 34 ). Cet auteur croit à tort qu'on eût mieux réussi en redoublant de sévérité più facile usar la forza e la se- ▼erità con la quale si tendono i sudditi in timoré, che il mostrarsi troppo benigno e amorevole (Ibid.).

' Paolino, II, 27. Si Taffirmation de ce chroniqueur est exacte, il faut croire que cette nomination fut rapportée ou non suivie d'effet, car Gian- nuzzo Soldanieri ne figure pas au livre ms. intitule : Officialet foreuses civitatis Floreniiœ.

* Interdum binis uno tempore potestatibus civitas regenda tradebatur. Quod Mutinae factum fuit anno 1254, adlectis a populo Domino Castellano Domini Ândaloi et Domino Rambertino Dominî Matthaei (Muratori, Antiq, Ital., Diss. 46, t. IV, col. 88).

60 LES FRATI GAUDENTI. (An. 1266)

dans cette concession peu sensée, on se demande malgré soi si, derrière ces magistrats de parade, neutralisés Tun par l'autre, il ne se flattait pas de gouverner seul, comme par le passé.

Il y avait alors en Italie un ordre moitié religieux, moitié militaire, dont les membres portaient le nom de chevaliers ou frères de Sainte-Marie. C'étaient peut-être ceux de Fra Pietro de Vérone qui, sortant de Florence, s'étaient propagés et transformés '. Us devaient être issus de familles nobles, du côté maternel comme du côté pa- ternel'. Ils portaient une tunique blancbe et un manteau gris avec une croix et deux étoiles rouges sur plastron blanc, des gants de cuir ou de laine, et les insignes mili* laires, Técu, le heaume, les éperons de fer. Ils obser- vaient les jeûnes de l'Ëglisc et beaucoup d'autres, faisaient maigre le lundi et le mercredi, s'abstenaient d'œufs et de laitage le vendredi, de lard et de sang le samedi. Ils li- saient l'ofCce de la Madone, sauf les illettrés, qui réci- taient le Paler et VAve cinquante-neuf fois. Les hommes mariés étaient admis dans Tordre, pourvus qu'ils reçus- sent de leurs femmes licence d'y entrer. Celles-ci, en pa- reil cas, entraient elles-mêmes dans un couvent, elles revêtaient des habits de drap gris ou blanc, des manteaux de peau d'agneau ornés de bandes blanches. D'obligation plus stricte encore était pour elles cette retraite, si leurs maris, considérés comme convers ou terziarii, obtenaient l'autorisation de continuer à vivre dans leurs maisons\

< Voy. plus haut, t. I, p. 373.

* On peut le voir dans les lettres de Fra Guittone d'Arezzo, qui apparte- nait à cet ordre. Voy. Osservalore fiorentinOt UI, 150-152, 3* éd.

s Voy. la Bulle d'Urbain Vf, Sol iste vents (1261), qui confirme Tinstitu- lion et règle tous ces détails. Elle se trouTû dans Federici, Istoria de* cU'-

[An. 12G6) LEUR INSTITUTION. 61

Le but de IMnstitulion explique ces tolérances singu- lières. Il n'était autre, selon Villani, que de défendre les veuves et les orphelins, de s'entremettre dans les difTé- rends, et de procurer des réconciliations*. C'est ainsi qu'amenés à vivre « dans le siècle, » les frères de Sainte- Marie vivaient exempts des austérités monastiques, comme des taxes publiques, recherchaient le bien-être, le luxe, les festins, ne se faisaient reconnaître pour moines que par l'habit et l'oisivelé. Aussi le nom de frati gaudenli ou godenti, qu'on leur donnait d'abord sans intention malicieuse, signifia-t-il bientôt frères viveurs ou bons vivants*. Avec non moins d'ironie et plus de grossièreté,

valieri gaudenli^ t. Il, Monumenta, p. 16. Venise, 1787, in-4*; Gozzadini, Cronaca di Ronzano et Memorie di Loderingo d*Andalà, Bologne, 1851, Ghirardacci, Sloriadi Bologna, t. f, tavola dei nomi, et Savioli, VI, 368. Le bref de Clément IV qui siutorisc la vie commune est dans Savioli, VI, 420, et dans Gozzadini, p. 167-169.

' Dovcvano difendcre le vedovc e pupilli e intramettersi di pacc (Vil- lani, VU, 15J.

* A principio multi videntes formam habitus nobilis et qualitatem vitae, quia sciljcet sine labore vitabant oncra et gravamina publica, et splendide cpulabiintur in otio cœperunt dicere : Quales fratres sunt isti? Certe sunt fratres gaudentes. Ex hoc obtentum est ut sic Yocentur vulgo usque in ho- diernmn diem , quum tamen proprio vocabulo vocentur milites Domine (BenTenuto Rambaldi d*Imola. Comment, in Dant. Comcsd, Inf., XXIII, 103, ap. Muralori, Antiq. ItaL, II, 1092). Cristofano Landino, autre com- mentateur de Dante, et Jacopo délia Lana disent de même. 11 faut remar- quer pourtant que tout au moins à Florence cet ordre ne jouissait pas de rimmunité des charges, comme le prouve la rubrique suivante du Statulo : Quod fratres gaudentes teneantur solverc libras et facliones facere co munis Florentie (lib. IV, tract. 5). n Gozzadini (p. 28) s'évertue à prouver que gaudenli ne doit pas être pris en mauvaise part, attendu que gaiulio est synonyme de gloria^ et que dans un texte qu'il cite (p. 185) il est dit : c Milizia di Maria vergine gloriosa, ossia dei frati gaudenti. » Federici (I, 185) parle de même. Â supposer que ces auteurs aient raison, on comprend que certains écarts de la vie ont pousser la malice populaire à détourner le mot de son sens primitif, d'autant plus qu'il est constant que c'est pour avoir montré un goût trop vif du plaisir que cet ordre fut supprimé par Sixte-Quint en 1585. Voy. Osserv. fior., UI, 152. Cf. Villani : Poco duré, che seguirono al nome il fatto, cioè d'iatendere più a godere(yn,13).»

62 FRATI GAUDENTl (An. 1266)

la verve populaire les appela Capponi di CristOy chapons du Christ*.

C'est à cet ordre étrange, proche des Augustins par ses règles et des Templiers par ses dérèglements, que Guido Novello demanda deux potestats. Du monastère de Ron- zano, situé sur ces pittoresques hauteurs qui avoisinent Bologne, il tira deux frati de quelque renom, Catalane des Malavolti* et Loderingo d'Andalô. Ce dernier, quoi- que marié, passait pour un des fondateurs de sa confré- rie*. 11 s'était distingué comme polestat dans les villes gi- belines de Modène, Sienne, Faenza, Pise et Reggio*. L'autre, avant de revêtir F habit des frati gaudcntij avait exercé, comme guelfe, la même charge à Plaisance, Ton conservait un bon souvenir de son administration*. Le choix que faisait d'eux le maître de Florence semblait donc jusliliable, au moins en apparence. Clément IV l'approuvait. Il y voyait un acheminement à la résurrec- tion des guelfes, et, en esprit politique, il s'en contentait. Il ne pensait pas que deux chevaliers d'un ordre religieux pussent gouverner autrement que par ses conseils et se- lon ses desseins*. En conséquence, le 12 mai, il exhortait

* Jacopo dclla Lana, ap. Osserv. fior,, lU, 151.

* Federici (I, 345) ne croit pas qu'il fût des Malavolli de Sienne. Il pense que Villani a fait confusion.

* Federici, I, 295. Gozzadini (p. 25) dit même que Tordre fut fondé par lui ; mais cet auteur esl suspect, parce que ses ancêtres sont mêlés à cette histoire. Leur nom figure dans les documents.

* A Modène en 1251, à Sienne en 1253, à Faenza en 1254 et 1262, à Pise en 1255, à Reggio en 1258 (Gozzadini, p. 20, 29).

5 En 1200. Federici, 1, 545.

^ Cum igitur civitas florentina, quxdudum peccatis exigentibus efXlorue- ral, reflorere nostris temporibus videatur, ne, quod absit, novi flores re- marceanl ex defectu regiminis non suspecti, multorum judicio, tam intrin- secis quam extrinsecis civitatis ejusdem civibus utile Yidealur nostro régi cousilio civilatem, nostraque, saltemad tempus aliquod, proTidentia gubei^

(An. 1266) POTESTATS A FLORENCE. 63

par lettres Catalane et Loderingo à accepter la charge qui leur était offerte. c< Ce n'est pas, leur écrivait-il, aban- donner la religion, c'est la soutenir, c'est la réchauffer, que de s'employer au gouvernement des choses de ce monde, sur Tordre de celui qui a droit de commander, quand on s'y porte non par amour, mais par soumission, pour le salut du prochain*. » Convaincu que leur admî-' nistralion serait propice aux guelfes, il jugeait le moment venu (Je relever le parti tout autour de Florence. 11 re- prochait aux Siennois de n'avoir pas prêté Toreille aux exhortations de son chapelain et de s'être laissé séduire par des chefs ardents à mettre la corde au cou du Père des fidèles". Il leur indiquait, comme gage de réconciliation avec l'Église, un serment que feraient sur l'Évangile le conseil général, assemblé au son de la cloche, le syndic, le potestat, le capitaine et autres officiers^. A Lucques, redevenue guelfe par la mort de Manfred, il conseillait de placer à sa têle le comte Guido Guerra, dont il faisait un pompeux éloge*. Mettre aux mains du clief des exilés florentins toutes les forces de Lucques, c'était menacer Florence, si elle résistait au mouvement général.

Guido Novello sentit le péril; mais il était trop tard pour reculer. Il fallait abandonner une partie du pouvoir pour ne pas le perdre tout entier. Ayant installé ses deux

nari (Clem. IV ep. cclxxxui. Viterb., 12 mai 1266. Mart. Thés. 11, 321)» ^ Scire vos Yolumus quod rcligio non deserilur sed fovetur, si ad ejus qui juberc potest imperium a mundanis tumuitibus avulsus aniinus ad eos- dem pro tempore non amandos, sed potius lolerandos, pro sainte rcdu- citur proiimorum (Ibid.),

* Contempla nuncii non contenti, nobis etiam pararo iaqueum moliun- tur (Clem. IV ep. cccviu, sans date. Thés. II, 350).

» Ibid., p. 351.

* Ad civitatis Testrs regimen (Ciera. IV ep. CGLXxvti. Viterbe, 8 mai 1266. 7/ie«.n, 318).

64 LES TRENTE-SIX BUONUOMmi. (Ar. 1266)

poleslals au palais de la Badia\ il les flanqua, pour les conseiller cl les surveiller, de Irenle-six btwni uomini^ pris parmi les plus considérables marchands, artisans, hommes du peuple des deux parlis\ Dans le délibéraiif, comme dans Texécutif, il était fidèle à son système d'équi- libre. Mais plus fortes que sa volonté furent les circon- stances, la logique des passions et celle des intérêts. Les frati gaudenti auraient ne pas s'entendre : ils s'enten- dirent pour extorquer le plus d'argent qu'ils purent aux Florentins'. Les hionitiomini oublièrent comme eux les discordes guelfes et gibelines, pour ne se souvenir que d'une chose, c'est qu'ils avaient sujet de faire cause com- mune, en qualité de marchands et d'artisans. Ils ne se bornèrent point à assister les deux potestats quand ils en étaient requis. Ils eurent des réunions, des délibérations quotidiennes dans la « boutique » des consuls de Cali- mala, située au Mercilo nuovOy en bas de la maison des Cavalcanti*.

* On ne sait pas au juste la date de leur entrée en charge ; mais ils y étaient le 24 mai 1206, comme le prouTe un document rapporté par Manni (t. XXVII, p. 118) et auquel renvoie Gozzadini (p. 35).

* Buoni uomini mercatanti e artefici de' maggiori e de* migliori (Vil- lani, VU, 13). Si elessero 36 uo:nini mercatanti ed arteGci li quali furono guelfi e ghibellini mcscolati (Stefani, 11, 153). De* maggiori artcGcic mer- catanti (Ammirato, 1260, 1. H, t. I, p. 130).Trenla sci popolani (Machia- vel, ht, fior,, 11, 19). M. llillebrand dit (p. 40) : Pour donner une constitution au peuple et pour veiller aux finances. » Rien n'autorise k croire qu'il s'agit alors d'une constitution, pas même le texte d'Âmmirato, qui, après avoir dit que ce conseil délibérait sur les dépenses, ajoute : Come d'ogni altro fatlo delb repubblica. » Mais il faut reconnaître que l'erreur commise l'a été de bonne heure, car Malavolti appelle déjà les 30 fl riformatori del governo. » (Part. H, 1. 2, f^ 54.)

' Credcndo che pcr Toncslà dell' abito fossono comuni e guardassono il comune da soperchie ispese, i quali tutto che d'animo di parte fossono di- visi, sotto coverla di falsa ipocrisia, furono in concordia perd più al gua- dagno loro proprio che al bene del comune (Villani, Yll, 13).

* Villani, VU, 13. Sur cet emplacement s'élève aujourd'hui une mai-

(Ah. 1206) ORGANlSATIOiN DES ARTS MAJEURS. 65

11 n'est pas exact, comme on Ta dit, qu'ils s'y occu- passent de donner une constitution nouvelle à Florence, ni même d'y créer les arts, qui existaient depuis quatre- vingts ans; mais ils s'étudièrent à organiser les arts exis- tants sur le modèle de Calimala. Chaque art eut dès lors son capitaine, ses consuls, ses gonfalons*. Une sorte de hiérarchie s'élablit entre eux. Le premier rang, par un respect raisonné de la justice et instinctif des professions libérales, ne fut point disputé à l'art des juges et des no- taires i^udici e notai) ^ dont l'enseigne était d'azur, por- tant au milieu une grande étoile d'or. Au second passè- rent les marchands de Calimala {mercatanti di Calmala) avec leur gonfalon rouge, à l'aigle d'or sur globe blanc. Au troisième, les changeurs ou banquiers {cambiatori) ^ ayant bannière rouge parsemée de florins d'or. Au qua- trième, les fabricants de laine {(anajuoli), reconnaissa- bles au mouton blanc qui se détachait sur champ ver- meil. Au cinquième, les médecins, apothicaires, merciers {mediciy speziali^ merciai)^ dont le gonfalon portait sur champ rouge l'image de la Vierge Marie, tenant dans ses bras l'enfant Jésus. Au sixième, les fabricants de soie {setaiuoli) : une porte rouge sur champ blanc distinguait leur bannière. Au septième, les pelletiers et peaussiers (pcllicciai)j avec un Agnas Dei blanc sur champ azur". Ces sept arts formaient le popolo grasso^ le peuple gras, c'est-à-dire enrichi.

Les autres, quoique plus nombreux, ne comptaient pour

son plus moderne, mais Ton n fixé une plaque commémoralive. Cette maison est au coin des rues Porta Rossa et Calzaioli. Le rez-de-chaussée est occupé par un pharmacien.

* Ë voile (il popolo) air nrli daie consoli e botteghe e gonfaloni (Stefani, 11, 155).

< Villani, VU, 13. Stefaiii, 11, 154.

UIST. DE FLOMENCE. II. 5

À

66 LES ARTS MINEURS. (Aji 12(i6)

rien dans rÉlat, et formaient le popolo mirmto. A ce mo- ment de l'histoire florentine, la dénomination célèbre d'arts majeurs et d'arts mineurs serait encbre prématu- rée*. Au-dessous des premiers, il n'y avait que de simples métiers, d'humbles corporations. Cinq d'entre elles, toute- fois, commençaient déjà à s'élever, à prendre de l'impor- tance. A défaut d'un rôle politique et d'une organisation officielle, on les voyait imiter librement l'organisation des arts, se donner comme eux des gonfalons, c'est-à-dire le moyen de rallier leurs membres en temps opportun. Les détaillants de draps florentins, fripiers, marchands de coupons et de rognures avaient une enseigne mi-partie de blanc et de rouge ; les bouchers l'avaient jaune avec un bouc noir; les cordonniers, à bandes alternativement blanches et rouges; les maçons et charpentiers, rouge, avec la hache, la scie, la cognée et le pic; les forgerons, blanche, avec de grandes tenailles noires*.

On comprend que Villani fasse dès lors mention de ces humbles métiers. Par leur organisation en quelque sorte militaire, ils pouvaient peser d'un certain poids dans la balance, défendre la commune contre ses ennemis du dehors, soulever au dedans ou comprimer l'émeute. Pos- térieurement, parvenus au rang d'arts, ils reçurent le nom d'arts mineurs, qu'ils devaient transmettre bientôt aux métiers intimes, marchands de vin, marchands d'huile, boulangers, aubergistes et autres, pour prendre eux-mêmes celui d'arts intermédiaires ou moyens. Mais dès ors ce premier progrès de leur destinée modifiait

^ Appresso cssendo il popolo grasso distinto in setle arti, le quali si do*- minarono poi Tarti niaggiori, a differcnza di quelle che in procesio di tempo furono detle minori (Aimnirato, 1. Il, t. I, p. 151, ann. 1266).

« Villani, VU, 15.

(Ah. 1366) GROUPEMENT NOUVEAU DES PARTIS. 67

sensiblement l'assiette des partis. Les deux grandes fac- tions qui combattaient l'une pour le pape, l'autre pour l'empereur, l'une pour conserver à la noblesse ses privi- lèges, l'autre pour en acquérir au peuple d'équivalents, se confondent dans les mêmes rangs, sont enveloppées dans les plis du même gonfalon. Les noms de guelfes et de gibelins subsistent, mais ils n'empêchent plus de sub- ordonner les passions politiques aux intérêts sociaux, et, d'ailleurs, ils changent de sens. Dans une ville la noblesse s'efface de plus en plus, elle est déjà contenue, elle sera bientôt opprimée \ les guelfes soutiendront le gouvernement populaire et les gibelins l'oligarchique". Si ceux-là restent d'accord avec le pape et ceux-ci avec l'empereur, c'est que protéger la démocratie est dans les traditions de l'Église, et soutenir l'aristocratie dans l'in- térêt de l'Empire. A l'aristocratie qui disparait s'en sub- stitue, il est vrai, une autre, par les privilèges reconnus aux principaux arts, comme par l'usage de grouper dans les mêmes rues ou quartiers ceux qui exercent même in- dustrie ou même traGc. Mais c'est une aristocratie mar- chande et moyenne, forcée par les prétentions et les mé- pris des grands à tendre encore la main aux petits. Quoique vaincus avec Manfredet déconcertés par sa mort, les grands espéraient encore que les dernières vagues soulevées par la tempête viendraient expirer aux limites de la Toscane. Grâce à leur armée de mercenaires teu- tons, indifférente à tout ce qui faisait battre le cœur aux

* E quîvi il popolo cominciô a volere vedere il freno alli uobili (Stefanif U, 135).

* Già si cra incominciata a scorger b nascosta virlù di qucsli nomi, non Yoler quasi dir allro guelfi che lo stato popolare, ne ghibellini altro che quelio degli ottimati (Anumrato, 1. U, 1. 1, p. 133).

i

as EFFORTS DE CLÉMENT IV (Ak. 1260)

Florentins, ils pouvaient encore paraître redoutables. Ce lui chez leurs adversaires une souveraine preuve de pru- dence et de (act que de ne point engager la lutle. Ils laisseront aux conséquences de Bénévent le temps de se produire. Sans prétendre à conquérir prématurément le pouvoir, ou même à le rendre aux guelfes, ils se bornè- rent à donner aux métiers une organisation vigoureuse, et, par là, à la société florentine des bases solides qui lui permctlraient d'attendre le jour inévitable, le jour pro- chain où la puissance passerait, par la force des choses, aux mains de ses membres les plus actifs, les plus riches, les plus sensés.

Une vuesuperiicielledes choses et les illusions propres aux vaincus peuvent seules faire croire à Malavolti que Guido Novello aurait pu triompher, sans l'appel malen- contreux des deux frali gaudenti^ et la création plus malencontreuse encore des trente-six btu>ni tiomini ^ n'étaient pas les Allemands, la domination gibeline suc- combait d'elle-même. Le 14 juin 1266, Montepulciano tombait au pouvoir des rebelles de Sienne*. A Florence, les poteslats étaient impuissants à tout, sauf à pressurer leurs administrés; les trente-six se neutralisaient en deux fractions égales, sauf pour Tintérél commun des arts. Clément IV, le 27 juillet, demandait ouvertement pour les guelfes qu'ils pussent, en donnant caution, retourner librement à leurs affaires, car « ils n'avaient offensé et

* Per mantcnimciUo d'\ qucllo stalo, il ehe poteva facilinsntc avvenirc, se egli con gli altpî capi di quella fattionc, non ha?esse (con la crealion dclle duc podcslà c dei 5G riformatori del govcrno délia repubblica) mostrato cosî smisurato timorc e inresolulionc (Malavolti, part. U, 1. 2. f 34).

' Consiglio délia Campana, Xli, 40.

(Ax. 1266) POUR RENVOYER LES ALLEMAND^. 69

ne se proposaient d'oiïenser qui que ce fûl^ » 11 défendait d'allenter en rien, ni en fait en droit, à ceux qui se trouvaient hors de Florence". 11 exigeait que « tous les louions, comme excommuniés, comme perfides et mani- festes persécuteurs de TÉglise, fussent licenciés, chassés de la ville et du territoire, pour n'èlrc plus jamais, nulle part, à la solde des Florentins'. » Ses ordres n*é(ant point exécutés, il revenait à la charge, visiblement à bout de patience\ Bientôt il ne se bornait plus à reprocher tant d'énormes et prolongés excès, tant d'hésilalion à faire, même après être rentrés en paix avec l'Église, ce qui au- rait dû êlre fait auparavant*, kxxx frati gaudenti il veut substituer un syndic de son choix, Jacopo de Gollemedio, chevalier, pour qui il demande une escorte et des gages

* « Cum ipsi nullum ofTenderint vel proponant offendcre, et damna plu- rima sustinuerint sine culpa^ negoliationes suas et ncgotia libère prosequi non valenles eos ad sua domicilin tute et libère rcmittatis. (Clem. IV ep. cccxLv. Viterbe, 27 juillet 1266. Thés.. Il, 378.)

* « Prohibentes ne contra exlrinsccos Florcnlinos vcl alios in confiniis positos juris vel facti processum nliquem atlentetis. (Clem. IV ep. ccacv, ::ans lieu ni date. Thes,^ H, 419.)

' ManJarous quatenus omnes Teulonicos ibidem in nrmis morantes aut consuetos morari tanquam perddos et cxcommunicatos et persccutores £c- clesiae manifeslos liccntialis et a vobis abjicialis omnino ita quod nec in ci- YÎtate Teslra remaneant, nec etiam in districlu nec in vestris dispendiis alibi ubicumque. > (Clem. IV ep. cccxxii, 5 juillet 1266. Thes.yWt 362. Lettic adressée aux fraii gaudenti.)

^ « Cum Yobis per nostras litleras mandassemus quoil sceleratos Tlieulo- nicos ejiceretis a vobis tanquam exrommunicalos et pcrfidos ne sedis apo- stolicse inimicos. » (Clem. IV ep. cccxcv, sans date. Thn., Il, 418.) M. Bo- naïni (loc. cit.) place cette lettre entre le 23 novembre et le 27 décembre. Comment serait-ce possible, puisque alors les Allemands n'étaient déjà plus à Florence? il est obligé de la placer entre les n** 413 et 421. Marlène a mieux ^u sa date probable, en lui donnant le n* 395.

s Multiplices et énormes excessus plurimum elongalos.... sic quia i*elaialionem earum, si scripti juris sequeremur angustias, salisfactio com- pctens anlecedere debuisset. d (CIrm. IV ep. cccxcv sans date. The$.^ II, 418.)

70 EMBARRAS FINANCIERS DE GUIDO NOVELLO. (An. 12CC)

convenables. Se heurlanl à la force d'inertie, puis à un refus formel S il flétrit en termes amers la rébellion, les machinations secrètes de Guido Novello et des siens contre l'Église romaine, contre le roi de Sicile, son cher tils en Jésus-Christ, puis il leur donne dix jours pour chasser les Allemands cl comparaître en sa présence par délégués, faute de quoi il procéderait contre eux comme il le juge- rait bon*.

De telles menaces on savait qu'en penser à Florence ; mais on savait aussi s'en faire une arme pour combattre le gouvernement qui les attirait sur la tête des citoyens. Les émissaires du pape avivaient encore celle opposition grondante. Revelus de l'habit ecclésiastique, ils voyaient s'ouvrir respeclueusement devant eux les portes de la ville, toujours fermées devant les guelfes laïques. De cependant ne vint point la crise et l'inévitable dénoû- ment. Ce qui perdit Guido Novello, ce furent ses embarras ûnanciers.

Sans cesse il lui fallait de l'argent pour payer ses mer- cenaires. Pas d'argent pas de Suisses, a-t-on dit prover- bialement au seizième siècle. Avec plus de vérité encore on l'eût pu dire des Allemands, deux siècles et demi plus tôt. Mais le comte Guido ne pouvait puiser que par l'in- termédiaire des magistrats dans l'escarcelle des habitants.

' c Dilectum filium Jacobum de Collcnicdio militem, quem Tobis deili- mus potcstutem per veslrum syndicum ad nostram missum praesentiam ho- noraretis sabrio competenti, et honeslx mililum comilivae provideretis in sumCibus, per quam possel civitalis Tcstrx stalum pacificum conservare, ni- hil horuin effici re voluislis , immo clarius et apertius respondistis quod ea Tcleorum aliquod minime facerelis. (Ibid.)

* « Invenimus rebellioncm in liminc.... ut machiuationes abditas tacea- mus.... Mandantes quatenus infra decem dics a perccptione praesentium die- tis ejcctis Theutonicis.... coram nobis comparealis per syndicum.... quod sive Teneritis sive non, in negotio prout nobis visum fuerit procedemus. » (Ibid.)

(A.^. 1266) COMPLOT CONTRE LES TRENTE-SIX. 71

et il sentait croilre, à chaque demande, le mauvais vou- loir des Ireutc-six *. Au sein d'une ville dominait, mal- gré tout, l'esprit guelfe, on n'avait pu rétablir en sa fa- veur l'égalité sans lui rendre la prépondérance. Le jour où, pour payer quinze cents odieux cavaliers, les mar- chands se voyaient menacés de taxes nouvelles, l'entenle devenait facile aux conseillers pris dans leurs rangs; par la résistance ils servaient à la fois leurs intérêts mercan- tiles et leur popularité.

La taxe proposée par le comte était d'une livre de dix sous pour cent*. Les biLoni iiomini la repoussèrent comme trop lourde pour le peuple, sans se refuser, d'ailleurs, à en étudier une autre moins onéreuse*. Guido Novello ré- pondit avec humeur qu'il n'avait pas le temps d'attendre. Ses amis renchérirent sur ses plaintes. Dans les concilia- bules de la faction, dominaient les grandes familles gibelines, Uberti et Fifanti, Lamberti et Scolari, Galigaï et Tedaldini, on ne parla plus que de supprimer ces in- struments peu dociles, qui, créés de la veille, s'érigeaient déjà en censeurs, et prétendaient un droit de contrôle, quand on ne leur avait donné qu'à grand peine un droit de sanction.

La résolution prise, on l'exécuta sans retard. Lell no-

' Presono sospello di parte, parendo loro che i delti trenta sei sostenes- sono e favorassono i guelfi popolaui ch' erano rimasi in Fircnze. » (Vil- ani, VU. 14.) * « Una libbra di soldi dieci al centinajo. » (Villani, VII. 14.) ^ « E i detti 36 cercavano altro modo di Irovare danari con mcn gravezza del popolo. » (Viilani. YII. 14.) Stefani (If. 135) dit qu'ils adhérèrent à Tiinpôt, mais cherchèrent un moyen de moins léser le peuple en vendant une gabelle « ordmata. » Selon Villani. il ne s^agissait que d'un retard de quelques jours. HulavoUi (part. Il, 1. II, P* 34 v*) accuse seul les 36 d'avoir voulu, par ambition et par haine, soulever le peuple porte aux nouveautés ; mais il est siennois. gibelin, et a mal compris renchainemcnt logique de faits qui contrariaient ses idées comme ses sentiments.

72 LES TRENTE-SIX SOUTENUS PAR LES ARTS. (An. 426C)

vembre, jour de grande foire, à l'occasion de la saint Marlin, de leurs maisons de Calimala débouchèrent comme des fauves les Ijamb(»rli et leurs masnadieri. Ils se dirigeaient vers la maison des consuls de cet art, se réunissait le nouveau Conseil. sont, s'écriaient-ils, ces voleurs de trente-six, que nous les mettions en pièces*? Avertis à temps, les trente-six prennent la fuite et mettent leurs pei'sonnes en sûreté ; mais c'en était fait de leur charge, si la récente organisation des ar(s, qui était leur œuvre, ne les eût soutenus \

En peu d'instants les boutiques se ferment, les gens des métiers se réunissent en armes dans leuvssesti^ sous leurs gonfalons respectifs ; puis ils se rendent tous dans la rue Santa Trinita. Ils y trouvent, ils y reconnaissent pour chef un gibelin de haute naissance, Gianni Solda- nieri, qui se fait « chef du peuple, » sans autre droit que celui du plus entreprenant ou du plus ambitieux''. Autour de sa maison et delà tour des Girolami ils élèvent

^ « Ove sono questi ladroni di 30, chc noi gli tagliercmo tutli per pez/i? (Villani, VH, 14.) Toute cette histoire est contestée par Dal Boi^o (t. L part. II, p. 15) et M. Bonaini (loc. cit , p. 278) : ils se fondent sur la briè- veté de Malespini, sur le silence do Paolino et de Stefani, sur ce que les frati gaudenti , religieux de profession , ne pouvaient désobéir au pape qui avait ordonné Texpulsion des Allemands. Mais toutes ces raisons sont sans yaleur. L'autorité de Malespini est nulle aujourd'hui. PaoHno pas^c sous si- lence beaucoup de faits incontestables, et Stefani parle de ceux-là (H, 135). Les frati gaudenii avaient déjà désobéi au pape, puisque les Allemands n'étaient pas expulsés et que le pape s'en plaignait. Ces religieux jouaient un rôle trop efËacé pour ne pas être entraînés par les violents gibelins. M. Bonaîni d'ailleurs reconniift (p. 281) qu'ils furent « di mal ferme carat- tere. »

s « Sospeltavano del popolo e scntiano che li loro gonfaloni erano trovati per ragunarsi coU' arme aile loro case a chi volesse essere contre il popolo dire o fare nulla. » (Stefani, II, 135.)

^ « E messer Gianni del Soldanicri si fece capo del popolo per montare in istato. » (Villani, Yll, li.) Dante l'a mis dans son Knfer parmi les haitres (XXn, 1-21).

(Am. 1266) GUIDO NOVELLO SORT DE FLORENCK. 73

des serragli ou barricades, au moyen de plairas accumu- lés devant la demeure des Tornaquinci, et sont bientôt rejoints par tous les popolani du parti guelfe, sans sécu- rité désormais dans les autres seslieri. (lomme leur nombre augmentait sans cesse, Guido Novello ne pouvait attendre, pour réprimer la révolte, les renforts de la ta- glia et des villes voisines, qu'en toute hâte il avait de- mandés. Il réunit ses cavaliers et ses partisans sur la place San Giovanni, et eu bon ordre il les conduit, à tra- veis le dédale des petites rues, à l'attaque des serragli. Sur leur chemin, du haut des tours, des fenêtres, des re- tranchements improvisés pleuvait une grêle de pierres, de flèches et de (rails, tandis qu'au delà apparaissaient, comme une seconde ligne de barricades, mais de barri- cades mobiles et prêtes à se porter en avant, les lances des méliers.

Aux yeux du faible Guido la partie élait perdue. 11 donna ordre à ses bannières de faire voile-face et se re- plia vers son point de départ. Ne s'y croyant point en sû- reté contre des adversaires enhardis par sa retraite, il la poursuivit dans la direction du palais communal, fil oc- cuper fortement par sa cavalerie l'espace compris entre la porte San Piero et la place San Firenze, puis, accom- pagné d'Uberto des Pulci, de Cerchio des Cerchi, de Gui- dingo Savorigi, les seuls des trente-six qui lui fussent restés fidèles, il se rendit auprès des fratigaudenti^ et, du dehors, sans entrer dans le palais, tant il avait peu con- fiance en des magistrats qui é;aient pourtant ses créatures, il leur redemanda les clefs de Florence. Eux, de Tinté- rieur et d'une fenêlre, ils criaient de toutes leurs forces à Uberto et à Cerchio d'approcher et de dire au comie qu'au lieu de partir il retournât à son logis : ils se fai-

74 ATTAQUE INFRUCTUEUSE (An. 1266)

saient forts d'apaiser le.peuple et de payer les Allemands. Mais Guido, obsédé de soupçons, en proie à la peur, ne voulut rien entendre. Nul ne le poursuivait : c'était assez pour les gens des arts d'avoir repoussé son attaque. Non- obstant, il exigea les clefs, que ne pouvaient refuser les deux polestaU. Alors, au milieu d'un profond silence, il demanda si tous ses Allemands et ses autres cavaliers étaient autour de lui, et il ordonna à son porte-étendard de marcher en avant pour sortir de la ville. Par la rue San Firenze et les derrières de San Pier Scheraggio, il gagna la vieille porte aux bœufs, longea les remparts dans la direction du nord, traversa sous une pluie de pierres le faubourg de Pinti, et alla, le soir même, de- mander un refuge à Prato, il respira enfin librement'.

Il avait eu plus de cœur et tout ensemble de capacité au lendemain de Montaperli, dans des circonstances et de- vanl des difQcullés bien autrement graves. Mais ce qui est possible quand le vent enfle les voiles, cesse de l'être quand il les déchire, ou seulement quand il les laisse pendre le long du mât. Soutenus à leur début par la terreur ou l'en- thousiasme, les gouvernements triomphent des plus for- midables émeutes ; plus tard ils succombent aux premiers bruits de la rue, parce que, avec le temps, la terreur s'est dissipée ou l'enthousiasme évanoui.

Honteux, quoi qu'il en soit a d'être parti sans être chassé, sans avoir frappé un coup d'épée et versé une once de sang % » Guido Novello réunit dans la nuit ses conseillers, et, sur leur avis conforme au sien, reprit le

* Villani, VII, U, - Slcfani, II, 135. Ainmirato, l. U, t. I, p. 133. Lcon. Bruni Aretino, 1. IL Machiavel, ht. fior.. H, 20.

* « Sanza colpo di spada o esserne cacciati. (Villani, VII, 15.) « Scnzn pur esservi sptrsa un* oncia di sangue. t (Ammirato, 1. II, t. I, p. 134.)

(A5. 1266) DE GUIDO NOVELLO. 75

lendemain, à l'aube, la roule de Florence. A Timprovisle il arrive devant les murailles, non loin du pont alla Car^ raja. Il déploie en ordre de balaille sa cavalerie dans le pré qui est devenu le faubourg, puis le quarlier d'Ognis* santi, et il somme les habitants d'ouvrir la porte. Mais ceux-ci avaient résisté derrière des serragli élevés à la ba(e; comment eussent-ils cédé, quand de forts remparts et des fossés pleins d'eau les protégeaient? Ils repoussent la sommation verbale par des railleries et une démonstra- tion armée à coups de flèches. Maltraités, blessés, mais toujours la menace aux lèvres et la rage au cœur, ces as* saillants intempestifs retournent ignominieusement vers Prato. Sur leur chemin était le château de Gapalle^ : ils Tattaquent pour ne pas rentrer sans quelque succès chez leurs hôtes ; ils y échouent, remportant ainsi deux affronts au lieu d'unV

Alors sonna l'heure des plaintes amères et des récri- minations stériles. Les gibelins reprochèrent à leur chef sa rapacité dans le gouvernement, sou incapacité à la guerre, sa couardise devant l'ennemi, l'ennemi fùt-il un vil peuple de marchands. Ils l'accusèrent d'avoir laissé, avec une imprévoyance coupable, les hommes d'armes sans emploi, les magasins communaux vides d'arcs et d'arbalètes '. Ils se souvinrent un peu tard qu'il avait été mauvais parent, mauvais frère*. Pour s'affranchir de

* Val de Bisenzio» à un mille et demi au nord de Gampi, au milieu d*une riche pbinc (RepeUi, î, 449).

« ViUani, VU, 15. Ammiralo, I. If, l. 1, p. 134.

' « Non fu niuno de* soldati che non biasimasse manifestamente in tulle le cosela mala condolta del suo capilano.... » (Ammiralo, ibid.)

^ « Il quale essendo stato crudele col conte Simone suo fratello e col conte Guido Guerra suo cugino , havendoli preesochè diserlati sollo prclesto che fossero di fazioa guelfa. » (Ibid.)

70 SFTIIATÎON ÉBRANLÉE (Ax. 1266)

toute responsabilité dans l'échec et dans la honte, ils la rejetèrent sur leur idole de la veille et la brisèrent du coup\ Ne fallait-il pas, selon l'usage, expliquer par un fait accidentel et unique des faits nombreux et d'ordre général? L'accident, à Florence, c'était la domination des gibelins. Celle des guelfes, c'élait le retour à la règle, à la coutume, à la tradition.

Étonnés de leur facile triomphe, les vainqueurs, lout d'abord, n'en pouvaient recueillir les fruiCs. AvecGuido Novello et les Lambert! , n'étaient sortis de Florence que les cavaliei^ de la taglia et les Allemands. Tout prétexte manquait pour condamner à l'exil le gros des gibelins, car ils n'avaient point pris part à la lutte. Soit qu'ils fussent en nombre pour faire respecter leurs droits, soit que l'esprit de conciliation ait un moment régné parmi les guelfes, on ne fit que rétablir ce que Guido Novello avait voulu renverser. Les trente-six reprirent leui's fonctions, à la réserve des trois qui s'étaient ouvertement, déclarés pour lui, et peut-être de quelques autres, suspects des mômes sentiments. Quant aux frali gaudenti^ quoique accusés de prévarication, ou de rapacité tout au moins, ils ne furent pas congédiés*, récompense espérée de leur prudente réserve dans les derniers événements. Toutefois^ le souverain-pontife fut prié, probablement en secret, d'envoyer le polestat qu'il avait offert*. L'arrivée de cet

* « llnvcnJo per inaggior siciirlh ricevula c posta insiemc gran quantilà di gentc d'arme, pareva chc dovesson star le cose più sicure e più quiclc per iiiantenimenlo di quello slato. » (Malavolti, part. II, 1. ll,i^ 54 ?*.) Malavolti, siennois et gibelin, est cvidcmment 1 ocho d'accusations qui pa^ saient de génération en génération.

* Les chroniqueurs présentent leur expulsion comme immédiate. La cor- respondance deCléme.nt IV prouve le contraire. On le verra bien plus bas.

^ « Milti sibi polestatcm nobis humiliter petierunt. » (Clem. IV ep. ccccxiii. Yilerbe, 23 novembre 4266. Thés., H, 420.)

(Ak. 1266) DES FBATI GAUDENTI. 77

officier devait cire pour les deux autres le signai du départ. Clément IV comprit à demi mol. Le 20 novembre, il avait écrit aux « recteurs, capitaines, prieurs des arts et peu- ple » de Florence pour les féliciter d'un succès qui allait assurer la paix de la Toscane, les exhortant à réprimer toute tentative de résislance, et prometlant de les y aider ^ liC 22, il leur écrivait de nouveau, et leur annonçait l'envoi d'un de ses chapelains, Elias Peleti, auditeur général des causes au sacré palais, chargé de préparer les voies au potestat Jacopo de Collemedio, de fi*apper les rebelles, de réformer au besoin les constitutions floren- tines, et il enjoignait à Tévéque, au clergé, au peuple, aux frati gandenli^ d'obéir à cet envoyé*. « Quanta vous, nos chers (ils Loderingo et Catalane, ajoutait-il, qui, sur notre commandement, avez donné quelque temps vos soins au gouvernement de Florence, nous avons décidé de vous accorder par ces présentes la permission de vous retirer, que vous avez souvent demandée, pour vaquer plus librement à vos devoirs religieux \ »

L'incident le plus imprévu suspendit l'effet de ces ar- rangements. Le 23 novembre, Clément IV avait invité par lettres Jacopo de Collemedio à partir pour Florence, afin d'y prendre possession de sa charge, en passant par Vi- tcrbe, il recevrait également des instructions. Ce per- sonnage était si étranger aux événements de la politique, si peu au fait des obligations mêmes de son emploi, que les lettres lui exposaient la révolution florentine, et lui indiquaient la qualité comme le nombre de ceux dont

« Clcm. IV cp. ccccix. Vilerbe, 20 novembre 1266. The»., II, 427. * Ibid, cl II*' cccc.\, ccccxi, ccccxii ; leUres écrites de Viterbc le 22 ijufeinbre 1266. Thés., II, VIS, 429. ' Qeni. IV ep.cccciii. Vilerbe, 22 Doveuibre 1266. Thés., U, 429.

78 aÉMENT IV CONGÉDIE (An. 1266)

devrait se composer sa famiglia *. Pour suppléer à l'insuf- Gsance de son délégué, le pontife, renonçant à son dessein de lui confier tous les pouvoirs, rétablissait la charge de capitaine du peuple, agréable « au peuple soulevé \ » Mais soit qu'il se crût impropre à sa lourde tache, soit qu'il jugeât la domination de l'Église mal assurée dans une ville d*où les principaux guelfes étaient encore exilés, Jacopo de Gollcmcdio sollicita et obtint, c< pour des causes probables, » d'en être déchargé*.

Rares sans doute étaient les candidats à ces fonctions lucratives mais épineuses, car, pris au dépourvu, Clé- ment IV écrivait, le 27 décembre, aux frati gaudentij aux autres recteurs et à tout le peuple de Florence, que, ne jugeant pas la paix établie chez eux digne du nom de paix, il les invitait à ne rien innover sans le concours des guelfes, ou « si cela leur paraissait difficile, » de lui envoyer des personnes munies de leurs instructions, afin que, s'aidant de leur avis, il pût leur désigner un bon potestat. Il déclarait nul par avance tout ce qu'ils feraient sans son commandement, et se réservait de procéder contre eux, s'il y était forcé par leur obstination *.

* « Ad nostram prolinus accédas praesentiam, inde Florentiam profec- turus, et ut scias qualiter oporlcat accedere, scias, etc. » (Clem. IV ep. cGCGxiu. Viterbe, 25 novembre 1266. Thés., II» 429.)

* « Venun licet eo lempore quo te vocandum duximus, decrcverimus te solum in regimine remansurum ; nunc populo suscitato tolerare nos con- Yeiiit et decet, quod si aliquis ibi populi capitaneiis, sed fidelis et de parte Ecclesiae, et qui te in omnibus adjuvet, nec possil jurisdictionem tuam in aliquo enervare. » (Ibid,)

' c Quia dilectus filius Jacobus de Collemedio, quem pr^ficere vobis vo- luiraus polestatcm, ex causis probabilibus oblatum sibi recusavit officium. » (Clem. IV ep. ccccxxi. Viterbe, 27 décembre 1266. Thés., U, 456-457.)

* « Ncc pacem vestram credamus nomine pacis dignam, sub ejusdem dé- bite juramenti vobis districtius inhibemus ne ad novi ordinationem re^mi- nis sine partis guelforum proccdatis assensu , vel si hoc vobis videtur difli-

(An. i266j LES FRATI GAUDENTI. 79

Ce qu'il appelait obstination, c^était un légitime désir d'indépendance. Affranchis des Allemands et convaincus par le succès du H novembre que ces étrangers ne pou- vaient rien contre les murs de la ville, les Florentins refusaient d'invoquer ou même de subir le secours des Français. Charles d'Anjou en était mécontent, et Clé- ment IV plus encore. Aussi signifiait-il son ultimatum à ces marchands insubordonnés. « Afin que la discorde ne pût régner de nouveau entre les partis, nous avions per- suadé et ordonné à notre très-cher iils en Jésus-Christ l'illuslre roi de Sicile, qu'il n'envoyât pas au secours des guelfes les cavaliers qu'il y destinait, comme ses lettres nous en avaient informé. Mais nous venons d'apprendre que Guido Novello, très-vigilant ennemi de Dieu et de l'Église, enlacé dans les liens de nombreuses excommuni- cations, conserve auprès de lui, avec ses gibelins, les Teutons excommuniés et perfides qu'il avait déjà quand il résidait avec vous à Florence. Nous vous enjoignons donc à tous et à chacun, sous l'obligation du serment qui vous lie à nous, de consacrer toutes vos forces et vos soins les plus efficaces à rejeter ces maudits Teutons hors de vos frontières. Si cela n'est pas fait dans les huit jours après la réception des présentes, nous délierons les mains du roi, nous ferons en sorte qu'il envoie sa cavalerie*. »

Le parti mixte et modéré qui dominait pour lors à Florence, n'avait pas attendu ces missives pontificales pour réformer à son gré le gouvernement. Voyant les

cite, mitUlis ad nos pcrsonas sufâcienter instnictas, quarum consiliis infor- mati, bonam Tobis Taleamus eligere potestatem. Quod si secus acceptaveritis, id decreviraus irritum et inane, processuri ad alla, prout expedire viderimus et Yestra coutumacia suadcbit. » (Clem. IV ep. ccccxxi. Viterbe, 27 dé^ cembre 12G6. Thés., \l p. 456.) * Ibid,

80 NOUVKAU GOUVERNEMENT. (\>. 1266)

frati gaudetUi ridicules comme moines mariés, et impo- pulaires comme magistrats inca|)abics ou négligents, il avait enfin pris au mot leur offre hypocritement réitérée d'abandonner une charge qui les enrichissait*. Dans la seconde moitié de décembre, Calalanoet Loderingo exer- çaient encore leurs fonctions*. A parlir de ce moment, ils disparaissent de la scène, ils avaient si pitoyablement joué leur rôle, n'ayant su être ni honnéles, ni actifs. Pour en remplir la place, les Florentins, sans s'inquiéter du pape, ni des ordres qu'il leur transmettait par son cha-

* Le rôle de ces deux chevaliers reste enveloppé do mystère. C*étaionl probablement des habiles, qui ménageaient, comme on dit, la chèvre et le chou, et qui faisaient de vastes profits. Loderingo, même diaprés son pa- négyriste, acquérait, après avoir quitté Florence, des propriétés, des vignes et des bois (G<)ziradini, p. 46). L*accu<ation d* hypocrisie est générale; mais on ne sait au juste sur quoi l'établir. Dante les accuse d'avoir été complices secrets des guelfes, et les met pour ce motif parmi les hypocrites recou- verts de lourdes chapes de plomb dorées en dehors (Inf., XXIII, 103). Les commentateurs de Dante leur reprochent vaguement d'avoir troublé la paix, chassé ou persécuté les gibelins, brûlé leurs maisons, notimment celle des Uberti au gardingo (douane actuelle. Voy. la note de Costa et Bianchi, au vers 107 du chant XXIII de V Enfer), On a dit aussi qu'ils étaient hypocrites parce que leur vœu leur interdisait d'accepter la charge de potestat; mais cette interdiction n'était pas absolue ; elle était subordonnée aux intérêts de rÉglise, comme le prouve le texte de la bulle Sol isU venu : « Non rc- cipiant officia publica, scilicet podestarias civilatuui vel castrorum aliorum- ve locorum aut aliud officium quod pertineat ad commune,... nec eant nd hujus modi consilia nisi pro negolio fidei^ vcl eccletiœ liberiatis, aut pro bono pacUf seu pro aliis operibus pielalis vel mamlalo sedis apostolicœ speciali (Voy. Federici, t. H, Monumenta, p. 19. Doc. 18, §4). » Lode- ringo mourut en 1295. Catalano ci 1285, après avoir été, une fois sorti de Florence, provincial de la Lumbardie inférieure et définiteur au chapitre général tenu àReggio (Voy. Goz/adini, p. 48-51).

' La lettre du pape du 27 décembre que nous avons citée, leur était adressée ; mais il n'est pas impossible que leur départ eût eu lieu dans le temps qu'il avait fallu pour que la nouvelle de leur séjour prolongé parvint à Vitcrbe et Tordre de s'éloigner à Florence. Ils durent ou obéir à cet ordre dans les trois derniers jours tie décembre ou le devancer de peu. D'après Villani (YIl, 15) leur départ est antérieur à janvier.

(.\2i. \W) COLÈRE DU PAPE. 81

pclain Elias Peleti \ dépéchaienlaux Orviétans des ambas- sadeurs chargés de leur demander des secours, un potestat cl un capitaine du peuple\ De ces fidèles amis ils obtin- rent cent cavaliers qui reçurent mission de faire bonne garde à Florence, sons les ordres de deux de leurs conci- toyens, Pielro ou Paolo Bernardini, capitaine du peuple*, et Ormanno Monaldeschi, potestat*.

Dans ce premier mouvement de sa colère, le pape fulmina rexcommunication% et trois mois il la laissa peser sur les Florentins ; mais ceux-ci n'en furent pas ébranlés. Ils avaient sous les yeux le triste spectacle des agitations extérieures, et ils ne voulaient pas, eux-mêmes, y retomber. En tous lieux, dans la Toscane, dans Tltalie, ils voyaient prodiguer l'outrage, précurseur de sanglantes hostilités. Fetenti^ ou puants, tel était le nom dont les

* Cum cives Florcnlini post jurumenta de nostris mandatis implendis praestita, fidem primam irritam facientes conlra nostrum mandatum ex- pressum per dilectum filium magislrum Eliaiii capelianum nostrum (Glem. IV ep. ccccxLviii. Vilorbe, 31 mars 1267. Thés. II, 454).

* Ces événements ont été jusqu'à présent mal connus et mal compris. M. P. Villari, un de ceux qui enlendenl le mieux Thistoire de Florence, dit pourtant « qu'assurés du secours d'un protecteur étranger, les Florentins remettent un potestat et un capitaine et procèdent à leur quatrième con- stitution (PolitecnicOt décembve 1866, p. 690). » Or, ils ne voulaient juste- ment pas de ce secours étranger, et rétablir un potestat et un capitaine c'était revenir à Tanciennc constitution, non en faire une nouvelle.

» Villani, Vlî, 15. Stefani, H, 137.

* £ un altro gentiluomo dn Orvieto capitauo dcl popolo (Villani, VII, 15). Ammirato ajoute à ces mots : < Benchc il nome suo sia oscuro (1. U, t. I, p. 154).» Ce nom est donné par une lettre de Clément IV: «P. Bernardini, civem Urbevetanensem in capitaneum nuper rcceperint (ep. cccglxviii, The$, U, 454). On lit dans une note d'ildefonso de San Luigi à Stefani (11, 137, Delizie^ etc., VllI, 8) que ce capitaine s'appelait Amelio di Corbano 011 Gottifredo de^la Torrc. Le bon Père en était aux conjectures et nous avons la certitude.

^ Ob quamcausam excomuiunicalionis sentcntiam incurrerunt (Clem. IV ep. GcccLxviu. Ibid.),

H18T. DK FLOBIUICK. 11. 6

82 Mariages mixtes. (âm. \m)

guelfes flétrissaient les gibelins; ferracani, ou chiens ferrés, celui dont les gibelins sligmalisaienl les guelfes \ Combien n^en paraissait pas plus précieuse la concorde renaissante qui faisait de Florence comme une oasis de paixl II parut bon de cimenter la concorde par des mariages. En janvier 1267 un décret fut rendu qui « remettait à Florence les guelfes et les gibelins *, » c'est- à-dire le petit nombre de gibelins qui étaient sortis avec Guido Novello, et le petit nombre de guelfes qui con* sentiraient à rentrer sous cette condition de s'allier à d'anciens ennemis*. Ainsi Guido Novello donna sa fille à Forese, fils de Bellincione des Adimari, Simone Donati la sienne à Nerozzo des Uberti*. Celle du grand Farinata épousa Guido, fils de Cavalcante des Caval- canti, et Bindo des Adimari prit femme dans la maison des Uberii. Les âmes candides, les esprits à courte vue célébrèrent joyeusement par des fêtes ce passager retour à la concorde ; mais la plupart des guelfes restaient sombres et défiants. Ils tenaient pour traîtres ceux d'entre eux qui condescendaient à ces alliances*. Ils se sentaient, comme par le passé, sous le joug des gibelins, qui ral- liaient à eux, par de vains dehors de conciliation, les marchands et les tièdes, plus jaloux de continuer ou de reprendre leurs affaires que de dégainer de nouveau. Le

« Sabas Malaspina, 1. IV, c. 3. R. I. S., t. VIII, 858.

« Villani, VII, 15.

^ C'est ainsi, pensons-nous, qu'il faut interpréter et concilier deux as- sertions de Villani dans la même pa;?e : « Rimisero i guelfi e ghibellini in Firenze e fecero tra loro molti matrimonii. Poco durô la pace, che lor- nati in VirenzeiuUi H guelfi » (VII, 15).

* Villani, VU, 15. Amrairato (1267), au lieu d'AzzoUno, dit Ugolino di Farinata.

* Per li quali parentadi gli altri guelfi di Firenze gli ebbono tutti a sos^ petto u parte (Villani, VU, 15).

(An. i'267) LES GUELFES ET LE PAPE MÉCONTENTS. 83

jour viendrait bientôt ces hypocrites lèveraient le masque et arûcheraienl leur tyrannie, si le pape et le roi de Sicile ne déjouaient leurs calculs.

L'un et l'autre, à vrai dire, ne s'y épargnaient pas. C'était entre eux et les Florentins retirés à Lucques un incessant échange de lettres et de messages. La conspira- tion se tramait activement, et Clément IV en tenait les fils. Le 18 janvier 1267, il écrivait au comte Guido Guerra, capitaine des bannis : « Répondez-nous, et nous leur enjoin- drons aussitôt qu'ils chassent sur-le-champ leur capitaine et appel lent une des trois personnes désignées pour exercer la charge de potestat. Mais comme il se trouve à Acqua- sparta cent bons et fidèles Teutons, bien fournis d'armes et de chevaux, nous croyons que si vous les aviez avec vous au moins pour un mois ou deux, vos ennemis en seraient très-effrayés et penseraient qu'on forme contre eux de plus grands desseins. Nous voulons que vous le sachiez, on nous a officieusement averti qu'avant peu il vous serait offert de rentrer à Florence. Mais il y aura tant de Siennois, de Teutons et de Pisans tout prêts avec vos adversaires, qu'au moment de votre retour ils vous envelopperaient tous, ou la plus grande partie d'entre vous, ce dont Dieu vous garde. C'est pourquoi nous vou- lons que, chez nos fi^s bien aimés, à la simplicité de la colombe s'ajoute la prudence du serpenta d

Ainsi les guelfes et leur chef ne répugnaient pas plus que les gibelins au concours des Allemands. Ces merce- naires, on le savait bien, étaient à qui les payait le plus et le mieux. Mais, au nombre décent, ils ne pouvaient

i Ckin. iV ep. gccgxxtii. Viterbe, i8 janvier 1267. Thés. U, 440- 441.

84 EFFORTS POUR DISSOUDRE (As. 1207)

suffire; il fallait encore des Français. Que Charles d'An- jou octroyât de ses chevaliers, on n'en faisait pas de doute : il payerait parla une dette de reconnaissance, et tout ensemble il marquerait sa soumission au pape, il servirait son propre intérêt. A ces raisons il parut sage, pourtant, d'ajouter un argument de poids. Le comte Guido Guerra partit pour Rome, muni de tout l'argent qu'avaient pu ramasser ses compagnons d'exil *.

Dans le même temps, d'habiles efforts étaient faits pour dissoudre la ligue gibeline. S'ils échouaient à Sienne, ils réussissaient à Pise, l'on craignait pour la marine marchande les attaques de la flotte sicilienne. Sur la proposition du pape, Pise entrait en arrangements avec Lucques*. Elle achetait les bonnes grâces du saint- siége par un dépôt de trente mille livres d'or' et parla promesse d'une expédition de dix galères au moins, qui partiraient pour la Palestine aux premiers jours de mars*. Kntamées dans le cours de janvier, ces négociations se poursuivaient encore, que Clément IV, qui en tenait le succès pour certain, invitait Charles d'Anjou à « ne pas se détourner de ces Pisans qui visiblement lui seraient

< Mandato per H guelfi a Roma e con danari délia parte a fare onore a Re Carlo, impetrô da lui grazia (Paolino, II, 28, 29). Villani dit bien que les guelfes ne firent cjt appel à Charles d*Ânjou qu'après être rentrés à Flo- rence ; mais il connaît mal les faits et est en contradiction avec la corres- pondance pontificale.

* Mandatum Pisanis dedimus de captivis Lucanis quos detinent, pace inter eos vel sallem treuga ad quadriennium firmata reddendis. Quod si neutrum procedcre contingat, praîcipimus eisdem ut illos restituant... (Clem. IV ep. ccccx\x. Vilerbe, 5 février 1267. Thés. II, 442).

* Quia vcro iidcni Pisani Rom. Ëcclesiam multipliciter offendenint, vo- luuius quod ex parte nostra injungas ut eisdem certum galearum numo- nim X ad minus paratas mitlanl instanti mensc martii in subsidium Terrae Sancl» (Ibid.).

^ Grassi, p. IIG. Inghirami, VI, 447.

(An. 1267) LA LIGUE GIBELINE. 85

utiles ainsi qu'à TÉglise et à la malheureuse Terre Sainte, qu'ils soutenaient dans le présent et soutiendraient encore dans l'avenir*. » Le 31 mars tout était réglé, et les galè- res pisanes avaient sans doute pris la mer, car le pontife écrivait à Guido Guerra et aux exilés florentins ces lignes, paraissent (oui ensemble sa joie, son espoir, sa prudence : a Relevez la lête, parce que votre rédemp- tion est proche, mais soyez hommes de paix et humbles d'esprit en attendant ce bienfait de la grâce divine *. »

Déjà, du reste, la grâce commençait à opérer. Huit cents chevaliers français* s'acheminaient vers la Tos- cane, sous la conduite du comte Guy de Montfort, digne rejeton d'une race sanguinaire autant qu'énergique, et que n'eussent désavoué ni son père, vainqueur d'Henry III d'Angleterre, ni son aïeul, le bourreau des Albigeois *. D'un tel chef, comme de ses rudes chevaliers, les gibelins avaient tout à craindre : ils n'attendirent pas son arrivée. Ils s'éloignèrent à l'approche de ces hommes du Nord, avides de butin, qu'accompagnaient les exilés guelfes, avides de vengeance'. Avec les gibelins ardents partirent

< Serenitatem tuam rogandam duxiinus et allenlius exhortandam quati- nus cives eosdem quos non soluin nobis et tibi utiles fore perspicimus, nec non et miser» Terrx Sanctse quœ ab ipsis sustcnlatur quolidie et speralur in posterum adjuvanda nec abhorreas nec abjicias (CIcm. I^ cp. ccccxli. Yiterbe, 29 janvier 1267. Thés. II, 441). Cf. une autre leUi*e au même rar le même objet, à la date du lendemain, p. 441-442.

* Clem. IV ep. ccgcilvi. Viterbe, 51 mars 1267. Thés. II, 454.

' Paolino (II, 29) dit trois cents, mais il est en contradiction avec tous les auteurs.

* Guy de Monifort était petit-Gls de Simon de Montfort, chef de la croi- sade contre les Albigeois, tils de Simon de Montfort, fait comte de Leicester quand il commandait en Gascogne au nom du roi d'Angleten*e, neveu d'A- maury de Montfort, comte de Toulouse, qui, après avoir cédé tous ses droits à Louis VIll, avait pris la croix et était devenu captif des Sarrasins (Voy. H. Martin, Hist. de France, IV, 554, 4- éd.).

* Dal popolo e dai guelfi erano forte odiati, perché questi non potevano

86 FLORENCE ÉVACUÉE (An. 1267)

ces gibelins modères qui dominaient à Florence depuis le départ de Guido Novello. Poursuivis des mêmes haines que leurs violents devanciers, ils méritaient plus de jus- tice. On a pu incriminer leurs intentions, mais non leurs actes. S'ils n'avaient rappelé qu'un petit nombre de bannis, ils marquaient le dessein de les rappeler tous, et Machiavel croit à leur sincérité*. Bien des guelfes étaient rentrés individuellement et sans bruit, parmi ceux que n'avait proscrits aucune sentence formelle. Ainsi pouvait s'éviler la brusque réaction de leur retour collectif, en môme temps que des mariages eussent rap- proché les deux partis, sans les rancunes intraitables qui virent des déserteurs et des traîtres dans ceux qui s'y prêtaient, et qui préférèrent attendre plus longtemps une revanche sans conditions. Personne ne crut à la bonne foi de ces gibelins raisonnables, de ces marchands enrichis qui, après avoir triomphé par la violence, es- sayaient, pour la première fois, de régner par la dou- ceur. Personne ne sut démêler, parmi les clameurs des passions forcenées, la voix de l'intérêt bien compris, ré- clamant, au moyen de concessions réciproques, une paix durable, dont profitât le travail. Pour l'obtenir précaire, cette paix, il fallut rentrer dans les voies battues, et l'éta- blir, comme précédemment, par l'oppression d'une moi- tié des citoyens.

Le H avril dojà, Florence était évacuée. 11 semble que Clément IV ne l'espérât pas de sitôt. Irrité de menées qui tendaient a reconstituer le parti vaincu en lui donnant

cnnccllare dalla inemoria Tesilio, e quello si ricordava troppo délia tiran- nide loro, mcnlre che visse soilo il governo di quelli ; il che faceva che ne Tuna ne Fallra parte posava lanimo (Machiavel, l$t, fior., M, 20).

* Si délibéré di i iunire la cit(à e richiamare tutti i cittadini cosi ghibel- lin' corne guelfi, i quali si trovassero fuori (Machiavel, loc. cU.),

(An. 1267) PAR LES GIBELmS. 87

pour chef Conrad in, la veille même de ce jour décisif, il écrivait aux guelfes de Florence, |)Our leur signaler le danger et les informer des moyens pris en vue de le con- jurer : « De la race du serpent est un venimeux roite- let qui, de son souffle, empeste la Toscane. Des rejetons de vipères, des hommes de pestilence, traîtres envers nous, envers TEmpire vacant, envers notre cher fils le roi de Sicile, sont envoyés en diverses villos, exagèrent leurs forces par de raffinés mensonges, sollicitent les uns par des prières, les autres à prix d'or, de s'écarter des voies de la vérité. Guido Novello, Gorrado Trincia, Gorrado Gapece, qui s'efforcent d'ériger en Toscane cette idole impie, ne cessent pas, dit-on, ouvertement et en secret, de stipendier des Teutons, de conclure desiraitcs, d'ourdir des complots. Un d'eux porte même le titre de vicaire de celui que, dans leur folie, ils appellent publi- quement roi, roi de Sicile, et qu*ils ont poussé à se ser- vir du sceau royal. » Or, c'est plus que n'en peut sup- porter le « cher fils » de l'Église. 11 envoie en Toscane une partie de ses chevaliers, pour en expulser les pertur- bateurs de la paix, pour réjouir la multitude des hommes sages et pacifiques. Il viendra bientôt après lui-même, « car nous avons décidé de le nommer pacificateur gé- néral, pour tout le temps que durera la vacance de l'Em- pire, qu'il lui appartient de proléger*. »

Le 17 avril, jour de Pâques*, entrait à Florence Guy de Montfort, suivi de huit cents cavaliers français et des

' Clem. IV ep. ccccl. Dilectis Gliis Polestali, Consiiio et universis civibus Florentinensibus. Viterbe, 10 avril 1267. Thés. Il, 456.

' Villani et Slefani disent seulement le jour de Pâques, sans donner la date. M. de Gherrier (111, 226) dit le 12 avril. Mais Pâques tombait, cette année-là, le 17 avril. Voy. le calendrier perpétuel dans VArl de vérifier les daieê, t. I. Reumont dit la veille du jour de Pâques.

88 LES FRANÇAIS A FLORENCE. (Ak. 1267)

exilés florentins. Cinquante-deux ans auparavant, à pa- reil jour, le jeune Buondelmonte était tombé sous le poignard des Uberti. Déjà la légende l'avait transformé en chef des guelfes; aussi Villani voit-il dans cette coïn- cidence le doigt de Dieu, et la preuve « que jamais les gibelins ne reprendraient le dessus*. » Il est toujours facile, après coup, de porter sur le passé de semblables jugements; en fait, les guelfes, que l'intervention de Charles d'Anjou rendait maîtres du pouvoir, se croyaient si peu certains de le garder longtemps', qu'ils char- gèrent des ambassadeurs de déférer au roi la seigneurie *, avec le droit de désigner un vicaire royal et un potes- lat, qui dirigeraient en son nom les choses de la guerre et de la justice.

Cette offre était conforme aux vœux de Charles, car elle donnait à son nouveau royaume de solides avant- postes. Il lui plut, néanmoins, de jouer le désintéresse- ment. « C'est le cœur des Florentins que je veux, dit-il, et non une autre seigneurie. Mais je leur enverrai un vicaire chaque année, pour les aider à se gouverner*. » Florence venait de se donner un maître. Aux docu- ments de ses archives, Charles d'Anjou porte le titre de potestat *. Or, qu'est-ce qu'un polestat investi de sa charge

* Gbe bene parve fosse judicio di Dio che mai poi i delti ghibellini non tornarono in istato (Villani, VII, 15).

' M. Abel Desjardins ne nous parait pas présenter les choses dans leur vrai jour, quand il écrit ce qui suit : « L'établissement d'une maison fran- çaise sur le trône des Deux-Siciles avait déterminé l'affranchissement et garanti la liberté de Florence. Le peuple dans sa reconnaissance conféra, elc » (Négociations t etc. Introduction, p. 21.)

' Villani prétend que la seigneurie fut offerte à Charles pour dix ans. On verra au chapitre suivant qu'elle ne lui fut donnée que pour six ans et demi. Vot. plus bas, ch. m, p. il 4, n. 1.

* Villani, Vil, 15. Stefani, II, 138.

^ Tempore dominalus excellentissimi Dom. Régis Caroli Potcstalis Flo-

(An. 1267) CHARLES D'ANJOU POTESTAT. 89

pour plusieurs années, cl qui Texercc par délégués ? Mais la sujétion élail lolérable, car le mailre résidait au loin, et, des deux paris, on avait mêmes intérêts, mômes enne- mis. Le protecteur ne gênait pas les protégés dans l'ad- ministration intérieure de leur ville, pour les réformes qu'ils méditaient. Il ne parut oppressif que par ses exigen- ces pécuniaires, sans cesse renouvelées; encore se les fit-il pardonner : les Florentins ne croyaient pas payer trop cher la sécurité que leur donnait son appui.

C'est grâce à cet appui qu'ils purent librement affermir par quelques changemenis opportuns leur constitution de 1250. Ils n'en firent point alors, comme on l'a dit, une quatrième, car ils ne procédaient pas à la manière moderne. Aux rouages nouveaux ils préféraient les rouages anciens, habilement réparés : ils en jugeaient l'usage plus facile et plus sûr, parce qu'ils s'adaptaient bien, depuis longtemps, à l'ensemble de la machine*. On ne voit pas très-clair encore dans ce mécanisme savant et compliqué ; mais on commence à percer les ténèbres qui l'enveloppent, et le bon Ammiraio, avec son esprit net, en pousse un soupir de soulagement ^ Antérieures, sans aucun doute, à 1267, les institutions florentines n'appa- raissent qu'à cetle date avec leurs traits principaux.

Trois éléments s'y rencontrent, qu'il faut distinguer avec soin : le premier parasite et passager, le second

rentie et Doin. Giordani de Insola, Dei gratia vicarii ejus de anno 1267 (Serment que doivent prêter au roi Charles les gibelins pour rester à Flo- rence, ap. Lami, Memorab. Eccl. flor,,UÂ9Q, et Delizie, etc., Y11I,216.)

* Machiavel ne s*y est pas trompé : « Fermato questo governo, » dit-il à cette date. (ht. /ior.,11, 20.)

' A me par quasi dopo follissiuic ténèbre incominciare a scorger la luce... Per 1 innanzi s^andrà camminando tutlavia per maggior luce, fuichè di nuovo ricadremo in alcuna tenebra (Ainmirato, 1267, 1. III, 1. 1, paît. 1, p. 136).

90 RÉFORME DES INSTITUTIONS. (An. 1267)

ancien, légèrement modifié, le troisième plus récent. L'élément parasite, c'était le vicaire royal, très-puissant, car de lui dépendaient la paix ou la guerre, mais destiné à disparaître avant peu. L'élément ancien, c'étaient le potestat, le capitaine du peuple, le conseil des trente-six. Mais le potestat était nommé par le roi et ramené à ses attributions judiciaires primitives ; le capitaine du peuple, placé comme lui sous la dépendance immédiate du vicaire, n'était plus que le chef des milices urbaines. Le conseil des trente -six, trop nombreux pour exercer un pouvoir exécutif plus encore que législatif, était réduit à douze membres, deux par sesto : c'est déjà le nombre et la répartition de cette fameuse seigneurie qui a été l'âme du gouvernement florentin pendant toute la période répu- blicaine. A ces douze magistrats, les auteurs donnent le nom de buoni uomini, terme vague, ou d^anziani, terme précédemment employé*, quoique déjà commençât à être en usage celui de prieurs des arts^ qui devait bientôt les remplacer. Même avant le protectorat de Charles d'Anjou, on le trouve dans les lettres de Clément IV aux Florentins, pour désigner les chefs des métiers*. Après avoir formé le conseil des frati gaudentiy ils forment celui du vicaire : c'est Guy de Monfort qui les préside. A cela près, « ils

< Fatli 12 buoni uomini (Villani, VU, 17). Efecero i guelfi reggimento di 12 anziani (Slefani, II, 138). M. Reumont (Tav. cron., p. 28) dit qu^ils étaient choisis parmi les nobles. Rien ne semble moins Traisem- bbble, et comme il ne cite pas ses autorités, on ne peut tenir compte de son assertion.

* c Dilectis filiis fratrîbus civitatis florentin» regentibus vel eorum alter consilio prioribus artium et communi civitatis ejusdem. (Glem. IV ep. cccicv, sans claie. Tha, II, 418. Celte lettre est entre deux du 18 et du 19 octobre 1266.) c Dilectis filiis, Recloribus , Capilaneis, Prioribus artium et Populo florentino. {Ibid., n. ccccix, 20 novembre 126G, p. 427.)

(An. 1267) MÉCANISME DES CONSEILS. 91

gouvernaient la République de la même manière que faisaient précédemment les anziani^. »

L'élément le plus nouveau de cette constitution, c'était le pouvoir consultatif ou lég'slalir. 11 était d'une com- plication extrême, comme si res|)rit démocratique en progrès eût vodu marquer la défiance qui lui est ha- bituelle, et tout ensemble assurer aux mesures à prendre la sage garantie d'une multiple délibération. Quand le conseil des huoni uomini ou prieurs des arts, qui assistait le vicaire, avait pris une résolution avec lui, elle était sou- mise à un conseil de cent membres, choisis dans \epopolo gras$Of c'est-à-dire parmi les riches marchands et les no- bles qui, par la pratique d'un art, s'étaient abaissés au rang des popolani. Sans le vole de ce conseil, qui rappelle l'ancien sénat des cent buom uomini,, et que les auteurs continuent de désigner souvent sous ce nom, aucune dépense ne pouvait être faite, aucune mesure importante mise à exécution. C'était une condition nécessaire, mais non suffisante. La dépense, la mesure votée, devait être, le même jour, soumise aux deux conseils du capitaine du peuple. Ces deux conseils étaient exclusivement composés de popolani. L'un, dit spécial ou de credenza^ c'est-à- dire de confiance, et secret dans une certaine mesure, se composait de quatre-vingts membres. L'autre, ^it général, n'en comptait pas moins de trois cents. D'ordinaire, aux séances du conseil spécial étaient appelés les chefs des arts majeurs, que Ton commençait à désigner sous le nom de capitndini*. Tout projet de loi approuvé par cette

* Al modo chc anticaroente faccano gli anziani, reggeano la repu blica (ViUani, VU, 17).

> M. P. Villari (Politecnico, décembre 1866, p. 692) dit que les capiiu- dini des arts étaient toujours présents dans les quatre conseils. C'est une

92 MËCANlSIilE DES CONSEILS. (An. 1267}

assemblée était soumis au conseil général, auquel pre- naient pari, de droit, tous ceux qui avaient volé dans le conseil spécial. Alin que leur réunion fût plus facile, ils se réunissaient simultanément, d'ordinaire, dans la même église, mais chacun dans une partie différente, à moins qu'on ne les joignît ensemble, dès le début, pour une commune délibération. Mêmes formalités, le lendemain, dans les deux conseils du potestat, appelés aussi conseils de la commune, parce qu'au lieu d'ôtre exclusivement composés de popolani^ comme les précédents, les autres citoyens, c'est-à-dire les nobles, y avaient entrée. Le con- seil spécial du potestat contenait quatre-vingt-dix mem- bres, plus les capitudini^ qui avaient droit d'y siéger, et le conseil général trois cent quatre-vingt-dix, en y com- prenant les membres du conseil spécial, admis à prendre part aux délibérations.

Tous ces conseils a opportuns, x> comme on les appe- lait \ se réunissaient successivement, pour les affaires d'importance. Quelquefois ils ne formaient qu'une seule et commune assemblée, qu'on nommait alors conseil gé- néral^ ou conseil du peuple, parce que le capitaine du peuple la présidait. Dans des cas très-rares, il y avait enfin l'assemblée générale de tous les citoyens, convoqués à parlement. Leur nombre étant à peine de deux mille, ils pouvaient tous y prendre part. Ils le devaient même, pour prononcer en dernier ressort, et décharger les magis- trats, comme les antres conseils, d'une trop lourde res-

erreur que nous a démontrée le dépouillement minutieux des registres manuscrits intitulés Provmtioni délia Repubblica. La présence de ces ca- pitudini était ordiuaire surtout dans les conseils du capitaine, mais elle n*était pas obligatoire.

' Gonsigli opportuni (ViUani, VU, 17).

(An. i'207) RICUIKSTl, SAVl, CAPITUDINI. 95

ponsabililé. Mais pour les affaires courantes, les statuts permettaient de ne consulter que telle ou telle de ces assemblées. D'autre part, ils permettaient d'en créer en quelque sorte de nouvelles, dont l'existence, vraiment éphémère, ne dépassait pas le jour et le cas particulier qui en avaient vu et provoqué la réunion. Ceux qu'on y appelait reçurent plus tard le nom de richiestiy requis, et même savi^ sages ou hommes de loi, parce qu'on donnait la préférence aux juges, aux notaires, et, dans les autres arts, aux marchands, aux artisans renommés pour leur habileté et leur expérience.

Il y avait encore d'autres conseils, et en grand nombre, auxquels on suppose à tort des attributions politiques : par exemple, le conseil des capitudini des arts majeurs, créé, dit-on, en 1267 \ et qui, pris a part, n'avait de juridiction que sur les intérêts spéciaux des métiers. C'est faute d'avoir su distinguer les conseils politiques de tant d'autres qui ne le sont pas, qu'on a divagué comme à plaisir sur la constitution florentine. Réduite à ses lignes principales, elle parait simple et claire, malgré ses nom- breux rouages et ses apparentes complications*.

Ce qui reste obscur, malgré les investigations de la critique, c'est la manière dont on formait, dont on renouvelait ces conseils. Mais le nombre était si considé- rable des gens qu'on appelait à y siéger, par rapport au nombre si faible des habitants qui exerçaient les droits civiques, que tous les citoyens y devaient entrer à leur

' Rcumont, Tav. Cron., Cenni, art. Cotisiglio délie capUudini.

^ Sauf pour quelques détails, nous sommes «raccord sur celte importante question avec M. P. Villari (PolUecnico, décembre 1866). Mais pour montrer à quel point Terreur est fucile, nous indiquerons ici la manière dont divers auteurs présentent l'organiÊation des conseils. Chez les plus anciens, les

94 ROLE DES œNSEILS (an. 1267)

tour, par la voie du sort plutôt que par Félection ^ Rien

erreurs Tiennent de ce qu'ils réunissent des institutions de temps divers; chez les plus modernes, de ce qu'ils ne sont pas remontés aux sources.

Villani (VII, 17) :

1* Conseil des buoni uomini, 100 membres ;

2* Conseil descapiludini, de credenza, 80 membres ;

3* Conseil général, 300 membre» ;

4* Conseil du potestal, 90 membres.

Ammir.to (1. III, 137) : 1* Conseil du potestat, 80 membres, avec les capUudini; 2* Conseil général , 3U0 membres.

Machiavel (ht. II, 20) : 1* Conseil de credenza, 80 membres ; 2* Conseil populaire, 180 mt^mbres (50 par aegio) ; 3* Conseil gt'néral (les deux précédents et les douze buonuomini) ; 4* Conseil du peuple et des nobles, 120 membres.

Sismondi ^11, 447) : i* Conseil du peuple, 100 membres ; 2* Conseil de credenza, 80 membres ; capUudini ; 3^ Conseil du potestat, 90 membres ; 4* Conseil général, 300 membres.

Léo (L VII, c. I, t. II, 41) : 1* Conseil du popolo grasto, 100 membres;

2* Conseil des consuls, capitaines, porto- bannières, de credenza, 80 membres L'ensemble de ces deux forme le Consiglio délie capUudini e di credenza, 3* Conseil du potestat, 90 membres ; 4" Coaseil général, 300 membres, réunion des trois autres.

A. Desjardins (Introd. 48) : 1" Conseil de credenza, 100 membres; 2** Conseil général, 300 membres ; 3* Conseil du potestat, 00 membres.

Reumont (p. 28) : 1* Conseil des buonuomini, 100 membres ; 2* Conseil des capUudini, di credenza ; 3* Conseil du peuple;

4* Conseil du potestat, en troisième instance ; 5* Comité général, tous les conseils réunis.

On reconnaîtra dans ces systèmes si divers quelques-uns des éléments du nôtre, mais dans une inextricable confusion. La lumière ne se fait qu'en relevant avec soin dans la minute des actes publics les conseils qui y ont pris part. Nous avons fait ce travail, mais il est trop minutieux et le détail en est de trop peu d'intérêt pour que nous songions k le publier.

* C'est l'opinion de M. P. Villan (loc, cU., p. 691) et nous ne pouvons que la partager.

(An. 1267) DANS LE GOUVERNEMENT. 95

n^esi plus conforme à Tesprit des institutions florentines, tel que nous aurons à le montrer plus tard. L'avantage était réel d'initier successivement aux affaires publiques tous ceux qui avaient qualité pour y intervenir, et le danger nul , vu le rôle que jouaient les conseils. L'initiative y était réservéeaux principaux magistrats. Ils y faisaient soutenir leurs propositions par un notaire ou par quelque autre personne en leur nom. Nul n'avait le droit de les combattre que par de brèves paroles, le cas fût-il grave et imprévu. On se rappelle l'aventure de Cece Gherardini, menacé d'avoir la tête coupée, s'il ne consentait à se taire, dans les conseils se préparait la campagne de Montaperti ^ Ainsi Ton marquait une opposition antérieurement réso- lue, on ne la provoquait point par d'éloquents discours. Plus tard, tout en conservant la liberté du vote, on perdit, quand il élail contraire, celle de le motiver.

Ijes réunions des ciloyens, si fréquentes et quelquefois si nombreuses, ne purent donc favoriser l'essor de l'élo- quence politique. L'esprit qui présidait aux institutions florentines n'aurait pas souffert qu'on ébranlât par un langage imprudent ou passionné le pouvoir des magistrats. La courte durée de leur cbarge était une garantie suffi- sante contre l'abus qu'il pourraient faire de leur pouvoir. Ce pouvoir subissait déjà assez d'entraves pour qu'on ne voulût pas l'amoindrir encore entre leurs mains. D'ail- leurs, si heureusement nce que fût cette race de mar- chands qui allait bientôt prendre un rang glorieux dans les lettres comme dans les arts, son génie positif connaissait trop le prix du temps pour en consacrer la moindre part à des discours, au détriment de l'action. Il semble s'être

« Voy. I. ni, c. 2, 1. 1, p. 499-500.

9G PROGRÈS DE LA DÉMOCRATIE. (An. i!267)

étudié a décourager la manie et même le talent oratoire. Des deux premiers conseils appelés à délibérer, l'un, celui des cent, était secret; l'autre, celui desqualre-vingts, s'en- tourait aussi de mystère, comme l'indique son nom de consiglio di credenza. Ils délibéraient vile, car ils s'en voyaient sollicités par les principaux magistrats, qui avaient hâle d'agir avant d'être remplacés. L'éloquence eût apporté des retards ; elle aurait manqué, en outre, du retentissement auquel elle se complaît. Dans les autres conseils, comment l'idée serait-elle venue de débattre longuement des propositions déjà débattues et qu'on savait devoir ou pouvoir être l'objet d'un nouvel examen? Com- ment auraient-elles soulevé de nombreux opposants, quand elles ne venaient au grand jour qu'étudiées dans l'ombre par deux conseils auxquels s'adjoignaient le plus souvent les capitudini des arts, les $aviy les richiesti spé- cialement désignés, pour donner leur avis sur l'affaire pendante, parmi les plus compétents? C'est ainsi que dans Florence, si différente d'Alhènes malgré tant de qualités semblables, l'esprit pratique dominait l'esprit oratoire et étouffait l'esprit de liberté.

La démocratie, au contraire, quoique encore dans l'enfance, y faisait de continuels progrès. Ce conseil des cent, ce conseil des quatre-vingts, résidait, après les douze buoni nominij prieurs des arts, la véritable force du gouvernement, ne se composaient que de popolani. Il en étaitdemêmedupremierdes conseils vraiment publics, le conseil général du capitaine. L'avis de ces trois assem- blées déterminait en quelque sorte, ou du moins pré- jugeait celui des conseils du poteslat. Or c'est dans ces derniers seulement et dans la réunion assez rare de tous les conseils que les nobles avaient accès. Loin d'y être en

(An. 120 7) REVANCHE DES GUELFES. 97

majorité, ils y étaient comme noyés, imiquement appelés, d'ailleurs, à sanctionner de leur vote des mesures qu'ils n'avaient ni proposées, ni préparées, ni discutées, ni mo- difiées, comme l'avaient pu faire les popolani dans les premiers conseils. C'était l'inconteslable règne d'une bourgeoisie dont les rangs s'ouvraient pour recevoir les grands qui voulaient descendre jusqu'à elle, et les petits qui parvenaient à s'y élever. Les mots de gibelins et de magnats deviennent synonymes, comme ceux de guelfes et de popolani ou popolari, et c'est ce qui donne leur signification essentiellement démocratique aux mesures rigoureuses, implacables, par lesquelles les guelfes vain- queurs affermissent leur domination sur les gibelins vaincus. La révolution de 1267 en reçoit son véritable caractère. Les rouages nombreux et compliqués des ma- gistratures et des conseils ne pourraient, on va le voir, que donner le change sur sa terrible simplicité.

La tentative de conciliation, honneur des modérés, avait échoué devant des passions exaspérées : ce qui triomphait, c'était la revanche. A tout prendre, elle était naturelle, et, dans les idées du temps, légitime. On ne pouvait, en un jour, oublier de cruelles souffrances et des pertes matérielles qui, pour beaucoup, avaient été la ruine. Après la bataille de Monlaperti, les gibelins avaient confisqué les biens des guelfes qui fuyaient devant eux. De retour à Florence, les guelfes voulaient non-seulement recouvrer leurs biens, mais encore rendre le mal pour le mal, châtier la défaite par la confiscation. Le principe ne pouvait être contesté; c'e^l dans Texécution que surgirent de nombreux embarras. Tandis que le gouvernement de la commune voulait retenir la plus forte part dans l'intérêt et pour les besoins du public, les particuliers se jetaient

HlSt. DE FLORENCE. II. 7

* « ^- . ^ ■* * *

i b trafcne et dkaieiit uae eslîotttkpfli très^exaséree de leofi pert». Faote 4e [miroir s'entendre, fl Cdlot reoM- rir aa [Ofpe et an n>î. A llfKtî^atîoD des nutgktrals flo- reolios, ik àmâèreoi qaVjo ferait trois parts des biens oimfMqiies* La première devait être donnée en indemnité ans guelfe»; la «teooode, rwonstitoer le trésor communal ; b troisième, former celui du parti guelfe.

On fit aussitôt des pertes prÎTées une éi^alualion qui nous est parvenue : elles se moutaieut à 152,160 livres |iour les six quartiers et leurs banlieues respectives ^ Les plus éprouvés, parce qu*ils contenaient en plus grand nombre des guelfes riches, c'étaient Porta San Piero, OItramo et San Fier Scheraggio. Quant au quartier de Porta di Duomo, chose singulière ! il avait souffert deux fois moins que sa banlieue*. Ce sont les tours et les

< Bîêmoodi (II, 448-449) dit que ce chiffre équiiaut k un million et demi de not francf . U n'est pau trop loin de la Téritc, car nous arons m plus liant (1. 111, cb. i, 1. 1, p* 404), que son éfaluation du florin n*est pas sensiblement difTcrente de celle de M. Passerini. On ne saurait le blâmer de voir le florin ou le scquin dans b lifre, puisque ce dernier mot n'indi- que au<:une valeur fixe et est purement de convention.

' Voici le détail de Tévaluatiou pour les biens guelfes détruits de 1260 Il iWa, Ui\ que nous le trouvons dans le document officiel (ap. Délaie, etc. , Vil, 'i86) .

Lit.

Kotlus Ultrarni de civilalc 10.715

l)icli fcxlofl comilalus 9.018

Sextuf S. Pétri Scbcradii de civilatc. . 10.645

Dicti icxluf coniilalus 12.060

Sexluf Burgi civiUlif 7.885

Dicti MxluB ComiUtuB 7.890

Soxtui Porte S. Panerai il civitatif!.. . . 8.746.5

Dicti «oxlUB cumilalus 5.765

SoxlUi Porte S. Pctri de civilatc. . . 17.900

Dicti Boxtuf comiUtuf 12.165

Soxtui Porto Douiuit de civiiule. . . . 6.778

Dicti «oxtu» couiitatus 12.503.3.4

Lib. . . . 132.160.8.4

(As. 1267) DE» GIBELINS EXILÉS. 99

maisons détruites qui ûgurcnt au premier rang dans la liste dressée. 11 y a des tours de dix livres et des maisons de quinze. Celles qui en valent cent cinquante sont qua- lifiées de palais, sans que ce mot donne à entendre une demeure seigneuriale. Aux palais se trouvent souvent joints des magasins, des boutiques, des ateliers, des greniers, des ctuves ou séchoirs, des liraloi^ endroits disposés pour étendre des draps de laine ^ Il est question de moulins, de cours murées avec des escaliers de pierre tout autour *. On sent qu'il s'agit d'une ville manufacturière et com- merçante. Ce qu'on ne s'explique pas bien, c'est pour quel motif certaines propriétés de peu de valeur sont séparément désignées, par exemple la tour de dix livres qui appartenait à un certain Geppi', la tour, le palais, deux maisons des Ricasoli, valant ensemble cinq cents livres \ tandis que d'autres, beaucoup plus importantes, sont évaluées en bloc. Probablement la possession en était indivise, et on laissait aux possesseurs le soin de faire entre eux la répartition. Ainsi les dommages soufferts par les Lapi, les Dini, les Machiavelli, sont appréciés en-^ semble à trois cents livres*; ceux des Stoldi, des Ber- linghieri, des Fornari, des Rossi, des Barbadori, pour deux palais situés à Santa Félicita, dans le sestiere d'Oltrarno,

* Palalium cum fondaco et unam doinuiu do tiraloriis, in qua crant de super 5 apothece et 3 dotnos iQ quibus tingebatur, cl 4 domos in quibus rccondebantur scope omncs in uno residuo... Unam slufum cuin alia douio cum tiraloriis ad unumse tenenlcs (Doc. ap. Deliz., p. 261).

' Unam tuirim et duo palalia, et domos lerrcnas circum circa, cl dud molendina pendula destrucla (p. 263); unam curiam muratam circumcirca cum scalis lapideis (p. 262).

» iWrf.,p. 204.

* ïbid., p. 250.

* Ibid., p. 206.

100 RÉPARTITION DES fiIbNS CONFISQUÉS. (An. 4267)

à deux mille livres ^ Celle eslimation est une des plus fortes : au-dessus on ne trouve que les châteaux et les immeubles appartenant à Guide Guerra, dans la banlieue de Porta San Piero : ils sont notés comme valant en- semble cinq mille livres*.

On ne dit pas quelle fut la pari du trésor public dans les dépouilles des vaincus. Tout porle à croire qu'il n'en reçut pas le tiers qui lui revenait, d'après l'arbitrage de- Clément IV et de Charles d'Anjou. Presque tout alla s'en- gouffrer dans le trésor particulier des guelfes, ce qu'on appela la massa guelfa. Comme cette masse était illimi- tée, en ce sens que les biens des nouveaux proscrits devaient élre confisqués à son profit, l'ambition de l'aug- menter fit exagérer les rigueurs et multiplier les ventes. Villani dit qu'on en faisait tous les jours davantage*. De ces biens on constitua un monte^ c'est-à-dire, pour parler comme les financiers modernes, qu'on les « capitalisa d. Mesure inique au premier chef, mais efficace plus qu'au- cune autre pour anéantir le parti gibelin. « Puisqu'on mobilise leurs biens, s'écriait judicieusement le car- dinal Ottaviano des Ubaldini, jamais ils ne rentreront à Florence *• » Deux sortes d'hommes, en effet, étaient intéressés à s'y opposer de toutes leurs forces : ceux qui avaient en indemnité les terres, les immeubles des bannis,

* Doc. ap. DelniCf etc., p. 205.

* Ibid.^ p. 262. On peut voir cet étal au t. VU des Delixie degli erU' diti toscani^ de la p. 203 à la p. 286.

3 Onde cominciarono a fare mobile, e ogni di il cresceano per avère di chc ispendere pcr la parle quando bisognasse (Villani, VII, 16). Slefani dit : (II, 139) : « Feciono clie niuno ghibellino polesse stare in Firenze. »

* Del quule mobile vedenJo il card. OltaTiano degli Ubaldini, disse : Da poichè i guelfi di Fireuze faniio mobile, giamraai non vi ritoroeranno i ghi- beUini (VUlani, VU, 16).

» » * •■

(Ah. 1967) ORGANISATION DE LA PARTE GVELFA. 101

et ceux qui les avaient achetés de leurs deniers. A titre onéreux ou gratuit, tous les acquéreurs redoutaient une revendication possible et poursuivaient ceux qu'ils soup- çonnaient d'en avoir le désir, d'une égale ani^losité^

Bien résolus à défendre des intérêts qu'à tort ou à raison ils tenaient pour légitimes, les guelfes en cherchè- rent les moyens dans une forte organisation de leur parti*. C'étaient trois d'entre eux, trois chevaliers, qui avaient eu la mission délicate d'opérer la répartition : ils les prirent pour chefs ou recteurs, sous le titre de consuls des chevaliers. Maiscenom,qui indiquait des ten- dances arislocratiques, fit place bientôt à celui de capi- taines du parti, capitani di parte, ou délia parle guelfa^ signe manifeste que les bases de la faction s'élargissaient, et qu'elle cherchait sa force elle pouvait la trouver, dans la démocratie. Le nombre de ces capitaines varia de trois à neuf*. Ce qui ne varia point, c'est la durée de leur charge : elle fut de deux mois, comme celle des douze huoni uomini. Tant qu'ils ne furent que trois, les sestieri de la ville se divisaient en deux groupes, pour les nommer alternativemeni, un pnr sestiere. Au-dessous d'eux étaient s\\ priori di parte ^ dont trois grands et trois

* Est-il besoin de rappeler que la vente des biens des émigrés en France, après la révolution de 1789, a été un des principaux obstacles au retour de Tancien régime en 1815? Le milliard distribué aux émigrés n'a fait alors que consacrer une spoliation devenue irrémédiable.

* M. TroUope (1, 180) parait croire que cette organisation du parti guelfe fut une institution de la République, c Goncevrait-on, s'écrie-t-il, un lord chancelier des Tories? t Oui, sans doute, si c'est le parti qui emprunte ses institutions à l'État, et non l'Ëtat qui en donne au parti. Le parti guelfe finit par imposer souvent ses volontés aux pouvoirs réguliers, mais c'était lui qui s'était constitué à sa guise, et ses magistrats n'étaient pas, dans le principe, un rouage gouvernemental.

' Reumont, Tav, cron, Cenni, art. Capitani di parte guelfa. Desjar- dins, Introduction, p. 47.

102 ROLE DE LA PARTE GVELFA (Ah. 1267)

popolanij chargés d^administrcr les finances du parlî; un syndic pour les alimenter en accusant des gibelins \ et un garde des sceaux. Tout ce que les guelfes avaient de précieux et de secret était conservé dans l'église des Servie facile h défendre*; mais les chefs tenaient leurs réunions dans celle de Santa Maria mpra porta. Ils avaient leur résidence tout à côté, dans la maison des Lamberti, au quartier populaire du Mercaio nnovo^ les maisons guelfes abondaient'.

A Pimitation du gouvernement de la République, la parte gnelfa donna deux conseils à ses capitaines; le premier secret, de quatorae personnes; le second public, de soixante^ qui nommait ces importants magistrats, ainsi que les autres de la faction. Avec le temps, ils devin- rent un rouage complémentaire, et extrêmement actif, dans rÉtat. On leur commit le soin des forteresses, des murs, des édifices publics, l'administration des revenus assignés à ces édifices, la direction des préposés aux tours*. Déjà en 1273 ils interviennent avec voix délibé- rativedans les conseils*. S'ils consei^vent leur caractère

* Elessero un sindico a accusargli (Stefani, 11, 139).

» Ibid.

3 Yillani, VU, 16. Âmmiralo (l. III, t. I, p. 137) suppose que la ma- gistrature des capitani di parte pouvait être antérieure de quelques an- nées, mais il n'allègue aucune autorité, aucune raison. Ce n*eût été, en tout cas, qu*uiie magistrature d'exilés, en quelque sorte in partibns. Dans la maison des Lamberti, agrandie et embellie après Tincendie de l*église et du canonicat de S. Maria sopra Porta, a longtemps réside la municipalité de Florence (Voy. Vannucci, p. 146, n. 1).

« ViUani, VU, 16. Stefani, (II, 139) dit 40. Le chiffre de 60 est plus probable, étant un des multiples de 6, c'est-à-dire du nombre des êettieri. Ijeo suit généralement Villani ; mais il entend si mal Fitalien qu'à chaque instant il commet des erreurs, particulièrement sur ce point, il brouille tout.

^ Rcumont, loc, cit, P. Villari, loc. cit., p. 694.

° Voy. deux documents ap. Delizie, VIII, 129.

(An. 4267) DANS LES AFFAIRES PUBUQUES. 103

de magistrats particuliers, qui les subordonne aux pou- voirs publics, môme pour les négociations la parte semble seule intéressée *, ces mois, qu'on rencontre si souvent, la massa délia parte guelfa di Firenze, signi- fient maintes fois non pas la parte guelfa^ mais l'uni- versalité du peuple florentin'. Bien plus, au nombre des qualifications de sa charge, le capitaine du peuple compte celle de capitatw délia massa délia parte dei guelfi*^ et ses deux conseils sont appelés dans divers documents consigli délia massa délia parte guelfa^.

Mais cette faction redoutable se mêlait à la population florentine sans s'y confondre. Elle en restait comme le noyau, comme Pâme ; elle était un État dans l'État. Ce

* En 1274, Sinone, frère de Guido Norello, s*étant séparé de lui et des gibelins pour se donner aux guelfes, les capitaines de la parte, au nombre de cinq, doivent obtenir, pour conclure avec ce transfuge, Tautorisation du conseil particulier des 90, du conseil général des 300, et celle des capitu- dini des sept arts majeurs. Les conditions imposées à Simone sont : 1* d'aider l'Église, Charles et ses fils; 2^ de ne jamais s'accorder avec leurs ennemis ; 3* de payer à la commune, à la parle ou à tout membre de Tune ou de Tautre ce qui pourrait être pour injures, pour dommages antérieurs ; 4* d'accepter, en cas de querelle avec des guelfes, la décision des capitaines de la parte, La commune et la parte s'engagent en retour à soutenir Simone, à le maintenir dans ses juridictions et honneurs, ï reffacer des livres de condamnation, h lui accorder un délai pour le paye- ment de ses dettes, à ne jamais traiter sans son assentiment avec Guido Novello, etc. Voy. Bonaïni, loc. cit,, p. 98.

* Villani (YI, 68) appelle ainsi la commune de Florence, par évident anachronisme d'expression , quand il parle du legs fait aux Florentins, par le comte Alessandro di Mangona. Sur ce fait, voy. plus haut, 1. ii, ch. 4, t. 1, p. 464-465.

^ En 1278, Guido de Corrigio, de Parme, capitaine du peuple (voy. Lt6. off. forens.) s'intitule capitano di massa di parte guelfa di Firenze dans un document il donne quittance de ce qui lui est pour son salaire (Arch. di stato, Capitoli, XXIX, 161 r*).

* In consilio gcnerali et credentie masse partis guelfe (Doc. ap. Deli- tie, IX, 57). In conciliis masse guelforum civitalis Florentie (Ibid., p. 62).

104 LE TRIOMPHE DES GUELFES (An. 1267)

qu'elle décidait dans ses réunions privées était presque invariablement sanctionné par les magistrats, par les conseils publics. Aussi a-t-on pu dire que celui qui était maître des capitani di parte, l'élait de Florence même*. Légitime peut-être dans son principe, mais abusive dans ses eflets, la constitution du parti guelfe répondait à un besoin si réel de la société florentine, elle y donna une satisfaction si complète, qu'elle fut imitée ailleurs, à Sienne par exemple*, et qu'elle survécut à la République même. Elle subsislait encore, avec le nom de ses capi- taines, dans le seizième siècle, au temps d'Âmmirato*. Au fond, cependant, ririslitulion de la parte guelfa et des capitani di parie ne faisait qu'assurer le dernier mot aux guelfes dans la guerre civile, mais elle ne la supprimait pas. On pouvait tyranniser, exiler les gibelins, vexer, hu- milier les grands, on ne pouvait les supprimer. Ils trou- vaient môme dans l'organisation du gouvernement com- munal un point d'appui pour la résistance, et quelquefois pour l'attaque; dans le potestat un chef, le représentant de leurs intérêts, l'organe de leurs plaintes; dans les

* M. p. Villari, loc. cit. C'est ce qui eiplique Terreur, d'ailleurs inexcusable, de l'alleniund Ncumann, confondant le